La lecture d’un roman captivant est a priori une activité à faible émission carbone. Pendant ce laps de temps, le consumérisme (Desjeux, 2020), avec ses effets potentiellement délétères sur l’environnement, semble en partie suspendu (Berners-Lee, 2011). En partie seulement, parce que la lecture, quel que soit son support, nécessite des matériaux, des infrastructures, des systèmes de production et diverses formes de médiation, qui s’insèrent dans l’ensemble des industries culturelles et créatives. Or depuis quelques temps, cette vaste filière économique fait l’objet de recommandations (The Shift project, 2021, Ademe, 2022) et de programmes publics ambitieux cherchant à répondre aux « défis des transitions numérique et écologique1 ».
Documenter l’empreinte environnementale de la chaîne du livre
C’est dans ce contexte qu’une recherche-action, portée par la SCOP Oxalis et l’Université Grenoble Alpes, et soutenue par le ministère de la Culture (Appel à projets Alternatives vertes 20212), s’intéresse aux impacts environnementaux de la chaîne du livre. Intitulée « Décarboner l’édition et la presse » (2023-2025), elle a deux objectifs complémentaires. D’une part, le projet souhaite identifier les connaissances et compétences nécessaires aux futurs professionnels du livre et de l’édition sur les enjeux énergie-climat et élaborer un nouveau cadre pour la formation. D’autre part, il vise à documenter et proposer des stratégies de décarbonation en activant plusieurs leviers comme l’optimisation et la relocalisation de l’impression, l’expérimentation de différentes modalités d’économie de la fonctionnalité appliquée au livre, l’évaluation des déplacements des clients et des salariés en librairie. Pour les bibliothèques, il s’agit de mesurer leur consommation énergétique et de réfléchir à sa diminution, mais aussi de documenter l’empreinte carbone de leurs collections numériques.
La recherche présentée ici porte sur ce dernier point. L’objectif de départ est très concret : évaluer l’empreinte carbone de la lecture de livres et de presse numériques afin de préconiser des pratiques vertueuses et d’expérimenter de nouveaux usages.
Une première étape a permis de cartographier la circulation des flux de données au sein du dispositif Prêt numérique en bibliothèque (PNB) afin d’élaborer des scénarios d’usage (Inaudi et Legros, 2024). Elle a mis en exergue quelques caractéristiques intéressantes :
– un dispositif technique complexe qui nécessite un ou plusieurs équipements et s’appuie sur différents intermédiaires (Inaudi et Legros, 2024) ;
– un fonds de livres limité au regard des fonds imprimés : environ 400 livres pour le plus petit et 9000 pour le plus important ;
– un taux de renouvellement annuel du fonds allant de 30 % à près de 50 % (autour de 10 % pour l’imprimé), avec la nécessité d’une médiation accrue ;
– des usages réduits : 1 % à 17 % des inscrits de la bibliothèque empruntent en moyenne 3 à 4 livres numériques par an.
Cette phase initiale a, en outre, permis de repérer les données manquantes, nécessaires pour fiabiliser les mesures à effectuer, notamment le type de terminal de lecture, sa durée de vie et le temps passé à lire. Une enquête par questionnaire a donc été mise en place (cf. encart méthodologie) dont quelques résultats significatifs sont présentés ci-dessous. Certains sont mis en comparaison avec le « Baromètre sur les usages des livres numériques et audio » (Sofia, SNE, SGDL, 2024).
Les personnes ayant répondu à l’enquête peuvent majoritairement être qualifiées de « grands lecteurs » (selon la terminologie du baromètre 2024). Soixante-treize pour cent d’entre elles lisent plus de 20 livres par an, 37 % en lisent plus de 50 (fig. 1).
Toutefois, seulement 41 % d’entre elles empruntent plus de 10 ebooks par an en bibliothèque (fig. 2). L’écart entre le nombre de livres lus (imprimés ou numériques) et le nombre de livres empruntés numériquement est donc significatif. Il n’est pas vraiment surprenant dans la mesure où ce type d’emprunt peut s’avérer techniquement complexe et doit s’effectuer parmi un choix limité de titres (Inaudi, 2022). Il donne à penser que ce service est davantage perçu comme un complément de l’offre imprimée pour des usagers qui empruntent déjà beaucoup. En revanche, il n’est pas certain que cette offre touche de nouveaux publics ou soit utilisée par celles et ceux qui sont temporairement ou durablement éloignés de l’offre culturelle in situ des bibliothèques. Ces publics étaient pourtant les destinataires ciblés par le déploiement de dispositifs numériques dans les institutions de lecture publique3.
L’enquête révèle d’autres éléments notables.
– Le matériel de lecture principalement utilisé est la liseuse (fig. 3), à 63 %. Néanmoins, le nombre de livres lus sur ce support est relativement faible : 75 % des personnes l’utilisent pour lire moins de 20 livres par an (fig. 4). Or, la liseuse est peu ouverte à d’autres usages, si ce n’est le téléchargement, et pour certains modèles la consultation de pages Web en mode dégradé. Lorsqu’elle est peu utilisée, son intérêt environnemental diminue par rapport à d’autres outils multiusages (Ademe, 2022). Le fait qu’elle nécessite un outil tiers (ordinateur) pour transférer les livres empruntés à la bibliothèque renforce ce constat.
– Les usagers interrogés paraissent conserver leurs smartphones ou leurs tablettes plus longtemps que ce qui est relevé dans la population générale (Ademe, Arcep, 2023) mais en ont un usage plus réduit (17,2 h/sem. pour le smartphone contre environ 25 h/sem. dans la population française4). En revanche, pour les liseuses et les ordinateurs, la durée de vie est quasiment identique à celle de la population générale (fig. 5).
Il serait bien évidemment intéressant de questionner davantage le rapport des usagers de bibliothèque aux outils informatiques, ce qui n’a pas été approfondi dans le cadre de l’enquête. Néanmoins, les données recueillies apportent un éclairage complémentaire aux travaux déjà existants (Ademe, 2022, The Shift projet, 2021) sur la lecture de livres numériques et ont servi :
– d’une part, à préciser les scénarios d’usage déjà élaborés (Inaudi et Legros, 2024) ;
– d’autre part, à calculer aussi finement que possible l’empreinte carbone d’une lecture de livre numérique en bibliothèque selon l’analyse du cycle de vie (ACV) ou life cycle assessment (LCA). Cette méthode, normalisée par l’ISO 14000 à partir de 1996, permet d’établir le profil environnemental d’un produit ou d’un usage en quantifiant plusieurs aspects en lien avec le système de production et de consommation (Kozak, 2003), depuis l’extraction des matériaux pour le produire jusqu’à la gestion de sa fin de vie, en passant par ses usages (consommation énergétique, matériaux utilisés, déchets générés, etc.).
Les premiers calculs, effectués pour le scénario « lire un livre numérique de 300 pages via le dispositif PNB », indiqueraient un faible impact d’une lecture sur liseuse : 0,169 kg eq CO26. Ils montrent un impact encore plus faible sur smartphone : 0,137 kg eq CO2. La différence entre les deux mesures paraît infime et s’explique, en partie, par une durée d’utilisation relativement faible du smartphone des personnes ayant répondu à l’enquête.
Ces chiffres tendent à renforcer l’hypothèse que la partie la plus impactante d’un dispositif de bibliothèque numérique est l’équipement de l’usager, en raison de la forte mutualisation du dispositif PNB en amont de la chaîne, de la production du livre à sa mise à disposition dans le catalogue de la bibliothèque (Inaudi et Legros, 2024).
Ils tendent aussi à montrer que la liseuse, privilégiée par les lecteurs pour son confort et sa praticité en mobilité, n’est pas l’outil le plus éco-responsable dans ce cadre d’usage : durée de vie équivalente à la moyenne pour la liseuse (5 ans), dimension monotâche, nécessité d’un outil informatique tiers pour le transfert de fichiers et utilisation peu intensive. À noter toutefois que ces résultats sont partiels, des analyses et développements plus avancés sont encore en cours. Ils permettront de les consolider et de les élargir et pourront être retrouvés dans le rapport du projet « Décarboner l’édition et la presse » dont la publication est prévue au second trimestre 2025.
Documenter le numérique en bibliothèque… ce n’est pas si facile
Par ailleurs l’étude technique conduite confirme d’autres hypothèses plus politiques. Dans le cadre du projet « Décarboner l’édition et la presse », le questionnement sur les conséquences environnementales des collections numériques en bibliothèque de lecture publique a émergé tardivement. Il s’est imposé afin d’intégrer la part croissante des dispositifs de prêt, de lecture, de visionnage et d’écoute de contenus culturels numériques ou numérisés dans l’offre de ces établissements. En France, dès la fin des années 19907, le développement de la présence sur le Web des bibliothèques a fait l’objet d’un soutien institutionnel et financier important et continu. L’ambition était, entre autres, de positionner les bibliothèques dans l’offre culturelle en ligne, de ne pas les laisser à l’écart de l’évolution des pratiques culturelles et sociales des usagers. Le même constat peut être fait dans d’autres pays, sous des formes multiples, avec un niveau variable d’implication des différents acteurs publics et privés (Da Sylva, 2013), ou encore, dans les établissements scolaires où des ressources ont progressivement été mises à disposition des élèves et des enseignants via des portails numériques, comme complément de l’offre documentaire des CDI (Inaudi, 2015).
Pourtant, l’impact environnemental de ces dispositifs était, alors, relativement peu documenté. Pour le livre, des études, suivant la méthodologie LCA, ont comparé l’impact entre un livre imprimé et un livre numérique (Kozak, 2003, Moberg et al., 2011). Dans leur continuité, à partir du constat que le support imprimé est plus écologique à mesure que le nombre d’utilisateurs augmente, d’autres ont suggéré qu’un livre imprimé utilisé dans une bibliothèque pourrait s’avérer préférable à la lecture d’un ebook (Naicker et Cohen, 2016). Mais globalement, jusqu’aux années 2020, le développement des collections numériques, plutôt bien documenté sur le plan technique, l’est faiblement sur le plan sociétal et environnemental. Cet état de fait s’insère dans un « impensé numérique » plus global qui touche différents secteurs d’activité (Robert, 2016, 2020), dont celui des bibliothèques (Inaudi, 2022). Il va de pair avec la supposition que l’informatique serait la solution à tout, qu’elle serait déjà vertueuse et exempte de réduction de son impact (à l’instar de Google proclamant sa neutralité carbone depuis 2007), si bien que l’expansion des entreprises technologiques a longtemps été favorisée sans tenir compte des conséquences (Knowles et al., 2022).
De fait, déconstruire des dispositifs numériques, questionner leurs modes de conception même sur un sujet aussi médiatisé que la protection de l’environnement est loin d’être une évidence. Plusieurs intermédiaires techniques et commerciaux n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Nous avons pu comprendre les flux de circulation du dispositif Prêt numérique en bibliothèque, grâce à des entretiens avec des éditeurs, des porteurs de projet et des documents techniques, mais sans réponse de Dilicom, pourtant tiers technique central du dispositif (Inaudi, 2022). De même, nous n’avons pu, à ce jour, cartographier les dispositifs de presse en ligne ni identifier des scénarios d’usage en raison de l’absence de réponses à nos sollicitations des deux principales plateformes (Cafeyn et Europresse) utilisées par les bibliothèques partenaires du projet. Nous avons recueilli quelques statistiques d’usages, partielles et insuffisantes pour avoir une vision précise du fonctionnement (hébergement, circulation, stockage des données, terminaux utilisateurs) entre la plateforme, les éditeurs de presse, les bibliothèques et les usagers.
« On arrête tout, on réfléchit8 »
La volonté de rendre les bibliothèques plus vertueuses sur le plan environnemental, de la part des professionnels9 et de leur tutelle institutionnelle, date de la fin des années 2010. Toutes les dimensions de l’activité sont concernées, de la gestion des collections aux bâtiments en passant par les compétences professionnelles et les déplacements des usagers. Dans le dossier « Pour un engagement fort des bibliothèques dans la transition écologique » (ministère de la Culture, 2024), « la stratégie de sobriété numérique » tient en quelques pages (p. 67-71). Pourtant, un constat intéressant y est posé à propos des ressources éditoriales auxquelles s’abonnent les bibliothèques et qui sont hébergées chez des prestataires externes. Il fait écho au silence que nous ont opposé ces intermédiaires techniques lors de notre enquête. En effet, il est écrit que « beaucoup d’éléments ne sont pas à la main des bibliothèques ». « Concentré chez l’éditeur le coût énergétique de stockage […] ne relève donc pas des bibliothèques » (p. 68). En actant les limites imposées par le modèle des plateformes, le ministère affranchit les bibliothèques de leurs possibilités d’agir, sans questionner l’incapacité du service public à maîtriser les conséquences environnementales des dispositifs qu’il propose. Il en va de même pour la plupart des contenus culturels numériques (film, musique, ressources pédagogiques, etc.) mis à disposition dans des espaces publics, bibliothèques mais aussi établissements scolaires et universitaires.
Ainsi, le modèle économique et technique d’accès aux contenus culturels numériques proposés aux institutions publiques n’œuvre pas nécessairement au bien commun. Le fonctionnement par licence de prêt ou par abonnement ne permet plus aux bibliothèques de constituer un patrimoine ni d’avoir la complète maîtrise de leur politique documentaire (Inaudi, 2022). Il peut en être de même pour les CDI lorsque des ressources pédagogiques sont proposées par des fournisseurs externes via le Gestionnaire d’accès aux ressources (GAR) par exemple. Les éditeurs ont un intérêt légitime à ce que chaque bibliothèque ou réseau de bibliothèques développe et maintienne sa propre bibliothèque numérique, à ce que le prêt numérique fonctionne avec des DRM (digital rights management ou gestion des droits numérique) pour maintenir le principe du prêt physique, un exemplaire – un lecteur. Qu’en est-il pour les bibliothèques, pour qui cela implique du temps, des ressources techniques et financières dédiés à ces dispositifs, au détriment parfois de l’accueil et du fonds physique, alors que les usages, restent aujourd’hui encore, balbutiants ? Qu’en est-il pour les usagers pour qui le numérique devrait permettre davantage de fluidité et d’accessibilité aux connaissances ? Le service public, en proposant des contenus accessibles à toutes et tous, répond à sa mission mais les conditions dans lesquelles cela se fait mériteraient sans doute d’être redéfinies. Une récente journée d’étude de l’Association des bibliothécaires départementaux (ABD) mettait d’ailleurs ce sujet en débat sous la question « les offres numériques de bibliothèques départementales : stop (pause) ou encore10 » ?
Le Manifeste sur la lecture publique (IFLA, UNESCO, 2022) déclare que la diversité des intérêts des bibliothèques publiques pour les populations nécessite d’être sans cesse démontré, et que dans cet objectif, l’appui de la recherche doit être requis. De fait, cette étude met en exergue les enjeux sous-jacents relatifs à l’administration des bibliothèques, à leur organisation et à leur relation aux usagers. Évaluer l’empreinte carbone de la lecture d’un livre ou d’un journal, du visionnage d’un film ou d’une écoute musicale sur support numérique n’est que la partie visible de l’iceberg. Si l’on s’en tient au simple calcul de l’impact d’une lecture sur support numérique en bibliothèque, au vu de sa faiblesse, on pourrait soutenir les discours proposant de supprimer les collections de livres imprimés dans les bibliothèques ou les CDI, comme cela a été acté dans le réseau CANOPÉ (Cour des comptes, 2024). Les conséquences politiques et sociales d’un développement de collections numériques au détriment des fonds physiques ne seraient pas anodines : fermeture des bibliothèques physiques, actuellement rares lieux publics de proximité, encore ouverts à tous ; digitalisation accrue de l’accès à la culture et à la connaissance ; perte de maîtrise des politiques documentaires pour les acteurs du secteur, etc. (ABF, 2015, Touitou, 2020, Rédaction du BBF, 2023). Aussi faut-il veiller à ne pas résumer le coût écologique du numérique à un chiffre, si faible soit-il. Aux poids des infrastructures réseaux, des équipements informatiques, du stockage croissant de données et de leurs flux, s’ajoutent les coûts plus masqués, liés à la perte de patrimoine, au temps passé à alimenter un fonds documentaire de moins en moins pérenne, aux nouvelles médiations à initier, à l’évolution des compétences et des métiers, à la modification des équilibres et des prérogatives entre les acteurs de la chaîne du livre. Documenter, c’est rendre visible et lisible ces enjeux qui sont au cœur de l’activité et des missions des professionnels de l’information.
Méthodes et données utilisées dans le cadre de l’étude
L’étude s’appuie sur plusieurs matériaux, différentes méthodes de recueil et de traitement des données :
• un corpus de discours émanant de l’institution et de professionnels, notamment des rapports du ministère de la Culture, de l’Ademe, de l’Arcep et du Shift project listés en bibliographie ;
• une collecte de données (type de contenus numériques, formats, usages, etc.) auprès de sept bibliothèques numériques et de leurs partenaires (éditeurs, plateformes), en France et en Belgique ;
• des entretiens avec les personnes en charge des dispositifs numériques dans les bibliothèques partenaires et les responsables de plateformes de livres numériques ;
• une enquête par questionnaire en ligne administrée du 7 mars au 30 juin 2024, auprès de lecteurs de livres numériques en bibliothèque de lecture publique. Son objectif était d’apporter des informations qualitatives sans visée représentative : mieux connaître les motivations, les pratiques et les outils de lecture des usagers de bibliothèque. Le questionnaire a été diffusé via le réseau des Bibliothèques numériques de référence (BNR) et le réseau Carel. Trois cent vingt-quatre personnes inscrites dans 125 bibliothèques différentes en France y ont répondu ;
• le calcul de l’impact de la lecture de livres numériques via différents scénarios. Cette partie a été principalement réalisée par Priscille Legros, conseillère en matière de numérique responsable (La bouture numérique), avec l’aide d’Arnaud Guéguen, expert IT (Shift project).
Parce qu’il n’est connu que d’un nombre limité de personnes et doit être caché aux autres (Le Robert, 2024), le secret a un fort pouvoir attractif et constitue un puissant ressort romanesque. Il porte en creux la quête de la révélation, de l’avènement de la vérité.
Polymorphe, il peut être intime, d’alcôve, familial, historique, ou encore d’état. Quelle que soit sa forme, il est indissociable de la peur (de découvrir, d’être découvert…) : c’est sans doute ce qui lui confère son caractère attractif. S’il ne peut être dit ou même parfois conscientisé, le silence qui l’entoure, loin de protéger son détenteur, amène avec lui son lot de conséquences insidieuses et néfastes, plus ou moins lourdes : conflit psychique, mise en danger, mensonges et silences destructeurs. Néanmoins, dès l’instant où on le partage, sa charge devient moins lourde, des complicités, voire des amitiés voient le jour, des réseaux de solidarité et de courage s’organisent.
L’une des figures marquantes de l’ampleur d’un secret dans la vie d’un personnage de littérature de jeunesse est bien Harry Potter : le secret de sa naissance et de son lien obscur avec « celui dont on ne doit pas prononcer le nom » [sic] est l’objet de sa quête et ne sera totalement dévoilé que lorsque Harry aura atteint la maturité nécessaire pour le connaître. Le secret ferait-il partie du chemin initiatique, comme un passage douloureux obligé pour que s’opère une transformation ?
Les héros et héroïnes des textes que nous allons évoquer vont tour à tour chercher à dévoiler le secret des autres, comme une façon de mieux comprendre le monde qui les entoure pour revenir à eux-mêmes ; taire le leur à toute force, de peur des dégâts que ces secrets pourraient engendrer, au prix de leur propre équilibre ou encore voir l’histoire et ses violences les enfermer dans le secret. Mais tous devront affronter le dévoilement.
Les secrets des autres
« Autrui est secret parce qu’il est autre. »
Jacques Derrida
« Notre vie ne nous suffit pas, le secret de celle des autres nous taraude. »
Monique La Rue
Le secret peut être exogène, concerner un voisin, une connaissance, un proche. Dans le manga fantastique Le secret de Scarecrow, la courageuse et déterminée princesse Engell cherche à retrouver les Scarecrows, créatures légendaires ayant aidé à sauver les humains contre les Crows, sortes de corbeaux tueurs d’hommes. Lorsqu’elle finit par retrouver l’un d’entre eux, d’inattendus secrets sur leur histoire vont lui être dévoilés. La jeune fille va être aidée dans sa quête par la rencontre du jeune garçon chien qui va l’aider à décoder un grimoire.
Changement de regard sur le monde pour les principaux protagonistes de la collection Flash fiction, chez Rageot, chez qui plusieurs auteurs se sont essayés au thème du secret.
Émilie, placée en famille d’accueil, tente de percer le secret qui se cache « derrière la porte », d’où le titre éponyme du court roman d’Agnès Laroche, fermée à clé. Ce bref récit, qui n’est pas sans rappeler le conte Barbe bleue, distille tous les ingrédients du roman à suspense. Émilie, inquiète, est placée dans un climat de défiance d’autant que les membres de cette nouvelle famille sont pour elle des étrangers. Dans d’autres titres, plusieurs adolescents vont tenter de lever le voile sur le secret de maisons hantées, thématique suscitant un véritable engouement chez les jeunes lecteurs. Ainsi Lorraine, personnage principal du texte Des voisins trop secrets, est intriguée par des cris provenant d’une maison voisine pourtant inhabitée. Dès lors, elle va tenter de percer le mystère. Seul le jeune Tom, dyslexique, la croira et pénétrera avec elle dans la maison. La quête est double puisqu’au-delà du ressort du thriller, cette aventure va faire grandir et évoluer nos deux héros. Parcours similaire pour Alix et son frère Gabriel aux prises avec le secret du château de Fougeret où ils sont venus passer un week-end « box » avec leurs parents en quête de frissons : on raconte en effet que des fantômes se promènent dans les couloirs du château… À la nuit tombée se multiplient les phénomènes étranges dans une atmosphère de plus en plus angoissante. Pour attiser l’appétit des lecteurs, il faut savoir que le château existe réellement et a fait l’objet de plusieurs documentaires, en raison de l’hypothétique présence de fantômes, attestée par ses propriétaires. Enfin toujours dans la veine du thriller, le très étonnant Revi3ns qui faisait partie de la sélection du défi Babélio junior 2023/2024 propose une fin inattendue et glaçante. Une bande d’amis adolescents repère une maison abandonnée et s’y introduit. Les jours qui suivent l’intrusion, chacun d’entre eux est aux prises avec des faits paranormaux dignes d’un scénario à la Stephen King. Pour comprendre ce qui se passe, la petite équipe, qui n’a pas froid aux yeux, prépare une expédition nocturne (et secrète) pour venir à bout des secrets de cette étrange bicoque. Mais la petite virée interdite tourne au cauchemar et les enfants vont rester prisonniers de cette étrange maison.
Phénomènes paranormaux également dans deux romans très agréables à lire et pleins de fantaisie de Jacqueline West qui s’est essayée aussi au genre thriller fantastique pour traiter le thème du secret. Le secret de lost lake nous fait partager les aventures de Fiona qui découvre à la bibliothèque de la ville, où sa famille vient d’emménager, un roman captivant. Ce dernier fait état de la disparition de deux sœurs dans une petite ville qui ressemble étrangement à Lost Lake. Plus étrange encore, le livre disparaît pour réapparaître dans d’autres lieux comme s ‘il cherchait à persuader Fiona de lever certains secrets… Si Fiona ne s’était pas fait un nouvel ami, courir après ces secrets aurait pu lui coûter la vie…
Changement de cadre pour Olive également dans La maison des secrets de la même autrice qui découvre que sa nouvelle maison renferme des secrets qu’elle seule perçoit : chats qui parlent, lunettes magiques, personnages enfermés dans des tableaux… de quoi rendre son quotidien moins morose. Elle va chercher à pénétrer dans les tableaux, à libérer ceux qui y sont enfermés, non sans danger. Elle ne pourra compter que sur elle-même et ses nouveaux amis les chats. Cette lecture hautement divertissante, pleine d’humour, de surprises et de frissons nous plonge dans un univers qui aurait pu être imaginé par Roald Dahl. Tous ces titres incitent le lecteur à fouiller derrière les apparences, à se fier à son imaginaire, à ne pas laisser le doute planer, et à porter un autre regard sur le monde.
Au-delà des frissons inhérents aux thrillers, ces lectures mettent également en exergue les vertus de la parole et de l’entraide, du partage et de l’aventure avec des compagnons fidèles et fiables, recette efficace déjà bien connue d’Enid Blyton et son fameux Club des cinq.
Le secret intime
« Les secrets vous tuent. »
Miles Davis
Parole et partage sont nécessaires aussi pour alléger la charge parfois mortifère du secret quand il touche à l’intime, au corps, à l’amour, au huis-clos de la famille. Le secret met alors en péril la sécurité physique ou psychique des personnages. Mensonges et secrets en famille dans le très populaire manga Spy family qui réussit la prouesse d’une sorte de mise en abyme du secret, puisque dans cette famille d’espions, chacun des membres cache un secret. L’alternance de missions dangereuses, de dissimulations et de vie quotidienne est un cocktail très réussi.
La tendre et très « girly » bande dessinée Cœur collège décline en plusieurs volumes les aventures et secrets partagés de jeunes collégiennes. Mais derrière l’apparente légèreté de leurs échanges à propos d’amourettes, de couples aussi vite défaits que formés sous le préau, et autres soirées pyjamas, les protagonistes peinent malgré leur complicité à se livrer réellement. Chacune a sa part de secret qui sera subtilement dévoilée au fil des planches. Campus de lycée américain comme toile de fonds pour le roman graphique adapté en série Netflix, Heart Stopper, qui raconte la relation amoureuse tenue secrète entre Nick, le rubgyman, et Charlie, le musicien. Histoire d’amour homosexuelle gardée secrète par des garçons aux prises avec les stéréotypes de genre et le poids de la norme. Les auteurs imaginent des personnages complexes, des situations réalistes (on notera le CDI du campus comme lieu refuge dans l’un des tomes), sans oublier une touche de romantisme qui ne glisse pas dans le sirupeux ou le mièvre. Question de genre également pour Madoka et Itsuki, jeunes héros du manga pour collégiens Le secret de Madoka : ni l’un ni l’autre ne se retrouve dans son genre ; ils vont se rencontrer, se reconnaître. Débutera alors une histoire d’amitié et de complicité qui agira comme une sorte de rédemption.
« Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans les fils de soie qui nous emprisonnent. »
Marie-Sabine Roger
Mais comment et à qui se confier lorsque le secret touche au corps, met en péril son identité, sa famille, son intégrité ou qu’il ouvre des conflits de loyauté, des conflits psychiques ? Depuis que le corps de Mia change, son beau-père a tendance à franchir trop souvent la porte de la salle bain, cette porte qu’on ferme justement pour être dans l’intimité du corps. Mia se trouve alors prise dans un tourbillon d’émotions et de questions contradictoires qui vont la conduire à garder le silence, à porter à son tour le poids du secret pour protéger les autres, sa mère, la famille, en s’oubliant elle-même. Ce texte paru chez Talents hauts trouve son pendant pour un niveau lycée dans Triste tigre, autobiographie de Neige Sinno, où le calvaire de l’autrice, abusée par son sportif, sociable et séduisant beau-père, s’étend sur de nombreuses années. Les secrets de ces jeunes filles les privent définitivement d’enfance, les accompagnent au quotidien avec leur sombre cortège de crainte, de culpabilité, de solitude, de rage et de douleur. Silence aux conséquences psychiques délétères dans la Familia Grande de Camille Kouchner où la domination exercée par le beau-père Olivier Duhamel enferme la narratrice et témoin ainsi que son jeune frère dans le secret.
Solitude, enfermement et secret dans le très réaliste Mauvaise connexion de Jo Witek toujours chez Talents hauts dont l’intrigue s’articule autour de relations amoureuses virtuelles et de pédo-criminalité. De session vidéo en session vidéo, la rencontre au départ idyllique tourne au cauchemar, lorsque Marilou – c’est son pseudo choisi pour le réseau – accepte d’aller toujours plus loin dans le dévoilement de son corps à son prince charmant, soi-disant photographe de mode, devenu un brutal maître chanteur. Le désenchantement est violent mais une reconstruction sera rendue possible pour la jeune fille, dès lors qu’elle sortira du secret qui l’enferme en parlant à sa mère.
Histoire et secrets
« Notre vie entière : qu’était-elle dans le cours du monde ?
À peine le temps d’un soupir… »
Anne Philippe
Parfois l’Histoire avec un grand H s’invite dans la petite et laisse dans son sillage le parfum du secret.
C’est bien la force du secret, partagé par un trio d’enfants particulièrement courageux et déterminés, qui rend le choix narratif d’Ers et Dugomier pour parler de la Résistance, si pertinent. Cette série dessinée très documentée fait vivre en parallèle les secrets des adultes et ceux des trois jeunes héros. L’un d’entre eux cache le secret de son identité allemande.
Les guerres sont d’ailleurs une source d’inspiration inépuisable pour les auteurs écrivant autour du secret de famille.
Comment ne pas évoquer, bien qu’il date déjà, le monument de littérature dans le domaine du secret, le remarquable Un secret, abordable dès la troisième, où le secret pèse si lourd qu’il manque de faire basculer le narrateur dans la schizophrénie. Ainsi le petit frère mort en déportation à cause de l’infidélité du père et de la vengeance sacrificielle de la mère, vient-il hanter sous forme de double Philippe Grimbert dans ses jeunes années.
Le silence autour de sa judaïté sera levé lors d’une séance de cinéma où ce qui est enfoui dans l’inconscient affleure à la conscience dans une violence libératrice. Peu à peu, le fil des mensonges sera dénoué, non sans douleur.
Jean Molla a lui aussi choisi la Seconde Guerre mondiale pour peindre un secret qui distille son lent poison, génération après génération, et plonger la jeune Emma dans l’anorexie. La découverte d’un vieux cahier révélant une histoire familiale peu reluisante va lui permettre de comprendre et de guérir, aussi difficile que soit la vérité : son grand-père était un nazi responsable de la mort de 250 000 juifs au camp d’extermination de Sobibor.
Plus récemment enfin, la talentueuse et très humaine Anne-Laure Bondoux propose une saga familiale sur un peu plus de cent ans d’histoire de France. Nous traverserons des orages débute à la veille de la Première Guerre mondiale dans une ferme au cœur d’un hameau français. Deux frères, de la jalousie, une femme… puis le départ de l’un des deux. Il n’en faut pas plus pour que la famille glisse dans l’engrenage infernal du secret qui se transmettra de générations en générations, comme une malédiction. Meurtre, guerre d’Algérie, homosexualité, sida… de père en fils, chacun fera le choix du secret. En bout de chaîne, Saule et son père. Qui va choisir de dire, d’écrire, de briser le silence pour se sauver et sauver son fils.
Enfin tout récemment Kamel Daoud donne à entendre dans son roman Houris la voix d’une femme réduite physiquement au silence par une guerre civile devenue presque taboue, donnant parole à des voix retenues… Quel plus bel exemple pour parler du secret que celui de ce texte qui appelle avec poésie au courage de regarder le passé en face afin d’imaginer un avenir ?
Ainsi, le secret, moyen commode d’enfouir ce qui fait honte ou ne peut être dévoilé sans danger, a-t-il vocation à être mis à jour, mis en voix et donc à mourir pour que la vie soit possible. Révélateur de la complexité de la psyché humaine qui cherche la vérité mais ne peut s’empêcher de dissimuler, parfois inconsciemment, il appelle la révélation. Pour révéler, il faut une parole, il faut l’autre, il faut la confiance. C’est là le message des fictions autour du secret, c’est l’ouverture à l’autre qui nous sauve des enfermements mortifères, qui nous aide à comprendre qui nous sommes, à advenir… Cette ouverture passe par la parole, elle arrive souvent après un long processus de maturation. N’en déplaise aux gourous du bien-être en trois clics, du feel good et de la résilience en kits, il faut du temps pour libérer une parole. Les livres que nous choisissons de glisser entre les mains de nos élèves sont déjà une façon de leur tendre l’oreille.
Au fait, c’est bien Harry, celui qui ose prononcer le nom de celui dont on ne doit pas prononcer le nom, qui vaincra Voldemort et sa puissance malfaisante.
« Nomme toujours les choses par leur nom. La peur d’un nom ne fait qu’accroître la peur de la chose elle-même. »
J. K. Rowling
Inauguré en 2013, année de « Marseille, ville européenne de la culture », le Mucem est une réussite architecturale et culturelle, qui, année après année, s’ancre dans la cité phocéenne, par sa volonté de faire de cet espace un lieu vivant ouvert à la fois sur la Méditerranée et sur la ville et ses quartiers.
Le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée), c’est d’abord une prouesse architecturale qui vaut la peine d’être visitée. Vu de la mer, le musée apparaît tel un joyau sombre posé sur le bord de la Méditerranée. Son architecte, Rudy Ricciotti, a réussi avec cet espace qui va de l’esplanade du J4 (ancien môle maritime) au Vieux-Port et au Panier, son pari de l’intégration d’une entité culturelle et historique dans la ville, en créant de nouvelles circulations, via « une promenade muséifiante » (sic) : rampes de lumières, passerelles surplombant la mer, jardins, salles voûtées et panoramas incroyables.
Le Mucem est grand : il se déploie sur 40 000 m² ; du J4 (bâtiment de 16 500 m² dont 3690 m² d’exposition) jusqu’au Fort Saint-Jean à l’entrée du port de Marseille, et aux réserves appelées Mucem-Belle de Mai (autre quartier de la ville) qui stockent les collections héritées du musée de l’Homme et du musée national des Arts et Traditions populaires (MNATP).
Le J4, secteur central des expositions, remplace les anciens espaces de hangars portuaires, point de transit vers l’autre rive de la Méditerranée, et s’intègre au Fort Saint-Jean, partie intégrante de l’histoire de la ville de Marseille.
Ce cube de verre entouré d’une dentelle de béton (béton fibré à ultra-haute performance ou BFUP, issu de la recherche française) est fait d’un volume simple et à la hauteur limitée (19 m, comme le Fort Saint-Jean). Il évoque de multiples manières les civilisations de la Méditerranée et de l’Europe. Le bâtiment se compose en effet de deux plans carrés insérés l’un dans l’autre, autour desquels circule une rampe jusqu’à la terrasse panoramique. Cette organisation fait référence à celle d’une ziggourat : « édifice religieux d’origine mésopotamienne, constitué de la superposition de plates-formes de dimensions décroissantes1 ». Autre mention méditerranéenne, la résille de béton sur les côtés sud et ouest rappelle les moucharabieh et offre de superbes jeux de lumière et des vues incroyables sur la mer toute proche.
Par la passerelle au-dessus de la Méditerranée, accessible depuis le dernier étage du bâtiment J4 du Mucem, on rejoint le fort Saint-Jean et son jardin des migrations (aménagé en 2013) qui permet une découverte de l’histoire de la végétation méditerranéenne et de ses usages : cour des orangers, jardin des myrtes, « salades sauvages », figuiers, aromatiques, potager et jardin du vent peuplé de graminées. Ce jardin sec est organisé autour d’un parcours sensoriel et didactique. C’est avant tout un « jardin culturel » au sein du musée, reflétant la biodiversité et offrant des croisements sur les usages traditionnels dans les diverses pharmacopées autour de la Méditerranée.
Dans l’enceinte du Fort Saint-Jean, de nouveaux espaces restaurés s’offrent également aux visiteurs et les plongent dans l’histoire de la cité phocéenne : la tour du Fanal (1644), la place d’Armes et le Fort Saint-Jean construit par Vauban, l’ancien Hôtel du Commandeur, la Porte Royale qui mène au plus vieux quartier de Marseille, le Panier, ou encore la galerie des Officiers qui débouche sur le Vieux-Port, en passant par la fameuse tour du roi René (XVIe siècle) qui trône à l’entrée du port.
Cet ensemble historique de grande valeur ne doit pas faire oublier le Mucem-Belle de Mai, lieu de stockage et de valorisation des collections (dit aussi Centre de Conservation et de Ressources du Mucem ou encore CCR, bâti par l’agence d’architecture Corinne Vezzoni et associés) qui est lui aussi ouvert au public.
Avec ces bâtiments, le Mucem répond aux trois grands objectifs ayant concouru à sa création : requalifier le Fort Saint-Jean, doter Marseille d’une grande entité culturelle méditerranéenne et revaloriser les collections du MNATP.
Mucem – Résille – By Roberto Cardoso Laynes – Imported from 500px (archived version) by the Archive Team. (detail page), CC BY-SA 3.0
Relier les différentes Méditerranée(s)
Jonction entre le passé et le présent, le Mucem est le seul grand musée national consacré aux civilisations méditerranéennes : y sont abordés leurs échanges, leurs richesses et leurs diversités. À travers ces thématiques, il relie ainsi symboliquement les différentes cultures des rives méditerranéennes.
L’institution se distingue par ses objectifs culturels ambitieux. Elle entend d’abord promouvoir le dialogue entre les cultures en explorant l’interculturalité en Méditerranée, mettant en lumière les interactions, les influences mutuelles et les tensions au sein de cette région. Il s’agit de favoriser une meilleure compréhension des identités méditerranéennes et européennes, via les objets du quotidien mais aussi les œuvres d’art. Le Mucem met aussi l’accent sur la médiation culturelle, en proposant nombre d’ateliers pédagogiques, de visites guidées et d’expositions adaptées à différents publics, y compris aux scolaires. Il développe des programmes pour les jeunes afin de les sensibiliser à la diversité culturelle, au patrimoine et à l’histoire.
Le musée abrite environ 350 000 objets et un million de documents, hérités principalement de l’ancien musée national des Arts et Traditions Populaires ainsi que des collections européennes du musée de l’Homme. Il les met en valeur à travers ses expositions permanentes (actuellement : « Méditerranées – épisode 1 : Inventions et représentations » ; et « Populaire ? Les trésors des collections du Mucem ») et des expositions temporaires sur des sujets aussi variés que l’alimentation, les rites religieux, les traditions artisanales, les migrations, etc. Les objectifs de ces expositions sont de montrer les particularités de ces collections, en rompant avec l’habituelle séparation entre objets dits populaires et beaux-arts.
Il sert également de centre de recherche, en partenariat avec des institutions publiques (Iméra, Institut d’études avancées d’Aix-Marseille Université ou encore Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur dit FRAC Sud), pour explorer les questions contemporaines de la Méditerranée. Il accueille des chercheurs et des artistes en résidence et organise des colloques, des conférences ou encore des débats pour contribuer à la réflexion sur les enjeux culturels actuels. Difficile de faire le tour de tout ce qui est proposé car la programmation est très riche.
Symbole du renouveau culturel de la ville, le Mucem joue depuis sa création un rôle clé dans la redynamisation du front de mer marseillais, particulièrement du quartier de la Joliette et du Vieux-Port (projet Euroméditerranée). Il a su attirer plus de 2 millions de visiteurs dès la première année de son ouverture (plus de 13 millions cumulés en 10 ans d’existence), ce qui en fait l’un des musées les plus visités de France en dehors de Paris. Parce qu’il attire des touristes du monde entier, sa présence a contribué à faire de Marseille une destination culturelle majeure et à renforcer son attractivité internationale. Plus qu’un musée, c’est une cité culturelle incontournable de la vie locale, qui multiplie les échanges dans tous les domaines des sciences humaines et sociales. Chaque année, un ambitieux programme tisse des liens entre passé, présent et futur ; entre Europe et Méditerranée.
Mucem – La terrasse du J4 – By Alexander Baranov from Montpellier, France – IMG_3701, CC BY 2.0
Ressources
Vidéos
Lajus, Samuel. Mucem, naissance d’un musée. Arte France ; 13 Productions, 2013, 52 min.
Trois ans dans les coulisses de la création du Mucem : politique d’acquisition, ancrage dans la cité. Disponible à la librairie du Mucem et en bibliothèque municipale.
Freyssinet. Les Coulisses de la construction du Mucem. Freyssinet, 2014, 4 min 58 s.
« Sur le chantier du Mucem, Freyssinet a réalisé la fourniture et la pose des 309 poteaux arborescents entourant les salles d’exposition du musée ainsi que la fabrication et l’assemblage des passerelles St-Laurent et du Fort St-Jean. »
https://www.youtube.com/watch?v=bIaKlpEVOAo
Ricciotti, Rudy ; Vezzoni, Corinne.Construire un musée, l’architecture d’un projet : Conférence. 2011, 60 min.
http://www.dailymotion.com/video/xkbvrq_conference-r-ricciotti-c-vezzoni-14-06-2011_creation
Rouget, Denis. Un haut lieu marseillais : le Fort Saint Jean. De Soleil et d’Azur. Institut national de l’audiovisuel (INA),1970, 8 mn 37 s.
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/raf00010242/un-haut-lieu-marseillais-le-fort-saint-jean
Émissions de radio
Collectif. Les Ondes du Mucem. Radio Grenouille, 2022, 120 min.
Cycle Algérie France.
https://www.radiogrenouille.com/tous-les-
programmes/les-ondes-du-mucem/
Giordan, Murielle. La face cachée du Mucem à Marseille. France Info, juillet 2024, 5 émissions : 2 min. la salle des machines, la Tour du Fanal, les coulisses de l’exposition « Méditerranées », une veille sanitaire permanente pour conserver les œuvres, le centre de conservation et de ressources. Vous pouvez les retrouver à cette adresse :
https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/face-cachee
Ingold, Grégoire. Les Podcasts du Mucem. Mucem ; Copie Carbone. Entre 40 et 60 minutes par épisode.
https://www.mucem.org/les-podcasts-du-mucem
Sitographie
MUCEM
Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Informations sur les expositions, conférences, lectures, ressources pédagogiques, et expositions virtuelles.
https://www.mucem.org
Quelques expositions virtuelles proposées par le Mucem
– Connectivités. Novembre 2017 à septembre 2023.
Cette exposition explore les échanges culturels et les réseaux commerciaux en Méditerranée à travers les siècles. Elle met en lumière les villes portuaires et les connexions qui ont façonné cette région.
https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/connectivites
– Folklore. Novembre 2020 à février 2021.
Une exploration des traditions populaires et de la manière dont elles ont été réinterprétées par les artistes contemporains. Cette exposition fait dialoguer objets ethnographiques et œuvres d’art modernes.
https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/folklore
– Voir, c’est comprendre. Novembre 2018 à mars 2019.
Dédiée à l’un des pères fondateurs de la muséographie moderne, cette exposition revient sur l’approche muséologique innovante de Georges Henri Rivière.
https://www.mucem.org/programme/exposition-et-temps-forts/georges-henri-riviere
Le Mucem-Belle de Mai. Centre de conservation et de ressources du Mucem.
https://www.mucem.org/collections/explorez-
les-collections/centre-de-conservation-
et-de-ressources
Site officiel de l’architecte du Mucem : Rudy Ricciotti.
https://www.rudyricciotti.com
Le jardin des migrations – By Jean-Pierre Dalbéra from Paris, France – Le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée : MuCEM (Marseille), CC BY 2.0
Dans les programmes
COLLEGE
Cycle 3- Histoire-Géographie
Thème 2 du programme « Récits fondateurs, croyances et citoyenneté dans la Méditerranée antique au Ier millénaire avant J.-C. »
BOEN spécial n° 11 du 26 novembre 2015
Cycle 3 – Arts plastiques
Travail autour des notions de forme, espace, lumière, couleur, matière
BOEN n° 31 du 30 juillet 2020
Cycle 3- EMC
« Respect d’autrui et valeurs de la République » : notions d’altérité, d’identité, et de diversité culturelle, ainsi que leur rôle dans la construction du vivre-ensemble.
BOEN n° 31 du 30 juillet 2020
Cycle 4 – Histoire-Géographie, cinquième
Thème 1 « Chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècles), des mondes en contact : L’étude des contacts entre ces puissances, au sein de l’espace méditerranéen, illustre les modalités de leur ouverture sur l’extérieur. La Méditerranée, sillonnée par des marins, des guerriers, des marchands, est aussi un lieu d’échanges scientifiques, culturels et artistiques.
Thème 3 « Transformation de l’Europe et ouverture sur le monde aux XVIe et XVIIe siècles : on réfléchira à l’expansion européenne dans le cadre des grandes découvertes et aux recompositions de l’espace méditerranéen, en tenant compte du rôle que jouent Ottomans et Ibériques dans ces deux processus historiques »
BOEN n° 31 du 30 juillet 2020
Cycle 4, tous niveaux – Arts Plastiques
« La matérialité de l’œuvre », incluant l’analyse des formes, matériaux et espaces en lien avec des réalisations architecturales contemporaines. En lien avec d’autres matières : « Architecture, art, technique et société : l’évolution de la création architecturale ; l’architecture comme symbole du pouvoir ; architectures et progrès techniques ; les grandes constructions du passé et d’aujourd’hui, etc. »
BOEN n° 31 du 30 juillet 2020
Cycle 4, tous niveaux – Mathématiques
Notions : « figures géométriques, proportionnalité, protocole de construction géométrique »
BOEN n° 31 du 30 juillet 2020
LYCEE
Histoire-Géographie, Seconde
« Grandes étapes de la formation du monde moderne : Le monde méditerranéen : empreintes de l’Antiquité et du Moyen Âge »
« Des mobilités généralisées – Études de cas possibles : La mer Méditerranée : un bassin migratoire »
BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019
Enseignement optionnel des arts, terminale
La réception par un public de l’œuvre exposée, diffusée ou éditée : L’exposition comme dispositif de communication ou de médiation, de l’œuvre et de l’art : écrits, traces et diffusions, formes, temporalités et espaces.
BO spécial n° 8 du 25 juillet 2019
Littérature et langues et cultures de l’Antiquité, tous niveaux
« La connaissance des grands repères géographiques et culturels par la confrontation des espaces antique et contemporain, en particulier dans l’objet d’étude « Méditerranée ».
Mucem – Enzo1313, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Pour aller plus loin
La grotte Cosquer, un nouvel incontournable de Marseille
Sur l’esplanade du J4, face au Mucem, un autre bâtiment abrite la réplique de la grotte Cosquer, découverte en 1985 par Henri Cosquer. Située sous l’eau dans le parc naturel des Calanques, cette grotte, par ailleurs difficile d’accès, a été interdite au public afin d’être préservée. Sa reconstitution permet à tous de bénéficier de la visite de ce site exceptionnel tant par la beauté que par la variété du bestiaire représenté sur ses parois. C’est aussi une manière de conserver ce qui, à terme, va disparaître car les trois quarts de la grotte sont déjà noyés sous l’eau en raison de la montée des eaux. La visite de la réplique (480 gravures et peintures pariétales réalisées entre 33 000 et 19 000 ans avant le présent) se fait dans de mini-chariots puis se termine dans la galerie Méditerranée, dédiée à l’interprétation, avec des médiateurs experts. On y trouve des reproductions grandeur nature d’espèces à l’ère glaciaire dans les Calanques, des projections numériques et audiovisuelles sur l’histoire, la montée des eaux et le climat.
Réplique du panneau des chevaux de la grotte Cosquer Photo Kleber Rossillon & Région Provence-Alpes-Côte d’Azur / Sources 3D MC. CCA SA 4.0Mucem – Vue du J4 et du Fort Saint-Jean By Patafisik – Own work, CC BY-SA 4.0
Merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour la revue professionnelle InterCDI et de partager les résultats de votre dernière recherche (2023-24) pour un regard croisé sur les bibliothèques de Recife et Paris.
Vous êtes acteur-danseur et bibliothécaire, professeur au Centre d’Arts et de Communication (CAC, Recife), et directeur de la Culture à l’Université Fédérale de Pernambuco (UFPE). Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Toute mon activité en tant que professeur au Centre d’Arts et de Communication, et directeur de la Culture et des Arts de l’UFPE, incarne les connaissances acquises dans mon parcours d’acteur, de danseur et de bibliothécaire. Depuis les années 2000, j’ai suivi plusieurs formations dans les domaines du théâtre et de la danse et exercé comme acteur et danseur dans plus de dix productions et spectacles dans les villes de São Paulo, São Carlos et Recife. J’ai suivi pendant huit ans des cours de ballet classique, jazz, claquettes et danse contemporaine, et dansé dans plusieurs spectacles de ballet du répertoire. J’ai également animé des ateliers d’expression corporelle et de danses populaires traditionnelles du Nord-Est brésilien, telles que le frevo, le maracatu et le forró.
Par ailleurs, j’ai suivi une formation en bibliothéconomie et sciences de l’information qui, au Brésil, prépare les étudiants à travailler comme bibliothécaires et gestionnaires d’unités d’information et de centres culturels. J’ai également obtenu un master et un doctorat en linguistique.
Tout mon parcours est marqué par les arts, la langue et la culture. À partir de 2019, j’ai intégré la licence de théâtre à l’UFPE, et commencé à réfléchir à l’importance de la littérature et du théâtre comme pratiques de médiation culturelle dans les espaces publics, bibliothèques et hôpitaux, basées sur la pensée dialogique du Cercle de Bakhtine et de Paulo Freire.
Mes années de pratique enseignante de la lecture et de l’écriture m’ont conduit à développer le projet de recherche « Cartographie de la lecture et de l’auteur dans la formation en bibliothéconomie au Brésil », visant à étudier les projets pédagogiques des cours brésiliens de bibliothéconomie pour comprendre la place et les perspectives théoriques sous lesquelles les questions de lecture sont abordées dans les formations. Les actions menées ont permis la création du projet d’« extension universitaire1 » intitulé Littérature de Quinta, cherchant à diffuser, réfléchir et discuter sur la lecture, la littérature et l’auteur dans une perspective dialogique, comme actions essentielles dans la formation des individus dans la société contemporaine.
Tout mon parcours à l’université en tant que professeur, gestionnaire ou promoteur de la culture, s’architecture ainsi dans la perspective de cette « extension », dont le cœur est la diversité culturelle et l’inclusion, avec pour objectif de démocratiser les biens culturels et le savoir, et d’apporter les connaissances développées dans le milieu académique à la communauté non académique. Quant à mon parcours en tant qu’artiste, il m’a amené à porter un regard plus attentif sur les questions de diversité : les domaines de l’art, de la langue, de la culture sont fondamentalement imprégnés des principes d’inclusion et de démocratisation.
Ce mouvement a suscité chez moi des interrogations sur la place de la lecture, de la littérature et de l’auteur, notamment dans les bibliothèques publiques et scolaires : comment la bibliothèque peut-elle devenir un espace scénique alternatif pour le développement de pratiques de médiation de la lecture littéraire ? Quelle est la contribution du théâtre narratif dans les actions de médiation de la lecture littéraire dans le processus de formation des lecteurs ?
Vous étiez en France en 2023-2024, à l’Université Paris 3 Sorbonne nouvelle, pour un projet de recherche sur les bibliothèques publiques (Paris/Récife). Précédemment, vous avez aussi beaucoup étudié les bibliothèques scolaires au Brésil
La majeure partie de mes recherches et publications tourne autour des bibliothèques publiques et scolaires, et du rôle du bibliothécaire comme médiateur culturel. L’histoire de la bibliothèque publique au Brésil est mouvementée, elle remonte à l’époque des Jésuites durant la colonisation. D’une certaine manière, elle est liée à l’histoire de l’éducation brésilienne, et marquée par de nombreux obstacles et défis. Dotée encore aujourd’hui de ressources restreintes, les bibliothèques y représentent un environnement crucial pour l’apprentissage, l’interaction sociale, et la promotion de la culture et de la diversité.
Dans toute société, la présence des bibliothèques est indispensable, que ce soit pour promouvoir la lecture, développer des compétences critiques face à l’information, ou soutenir la formation des individus comme membres actifs de la société civile, et surtout comme un élément fondamental pour le progrès du travail éducatif. Or au Brésil, dans la majorité des écoles municipales et d’État, ces espaces sont rares : les bibliothèques sont présentes dans 30 % des écoles publiques, un pourcentage bien en dessous des attentes ; dans les écoles fédérales, la situation est plus encourageante (90 % en sont pourvues), mais leur nombre reste infime par rapport à la population du pays et au nombre de municipalités.
Un autre défi pour la bibliothèque scolaire brésilienne est l’absence de professionnels qualifiés. Dans la majorité des écoles publiques municipales et d’État, leur présence est très faible (moins de la moitié des bibliothèques en disposent) et la gestion incombe souvent à un enseignant reconverti, sans formation ni entraînement adéquats pour promouvoir des actions de démocratisation de la lecture, de la littérature, de l’accès à l’information et à la culture. L’absence d’un professionnel qualifié, reconnu dans son rôle d’éducateur, et compétent pour définir les procédures de développement et d’usage des collections et promouvoir les services de la bibliothèque au sein de la communauté scolaire, affaiblit le potentiel de l’institution. Ce qui représente un échec par rapport à ce que stipule la Loi fédérale n° 12.244/2010, qui prévoit que toutes les institutions d’enseignement, dans les secteurs public et privé, dans tous les systèmes éducatifs du Brésil, doivent disposer de bibliothèques. La loi avait fixé un délai de 10 ans pour la généralisation de ces espaces, mais le délai a expiré et la situation effective des bibliothèques scolaires dans le pays reste stagnante, avec peu de progrès réels.
La Fédération Internationale des Associations de Bibliothèques (IFLA, 2015) définit la bibliothèque scolaire comme un espace d’apprentissage, tant physique que numérique, où la lecture, la recherche, l’enquête, l’imagination et la créativité sont essentielles pour guider les individus de l’information vers le savoir, contribuant à leur épanouissement personnel, social et culturel. Ainsi, je crois que non seulement la bibliothèque scolaire, mais toute bibliothèque joue un rôle fondamental dans la réduction des inégalités, la promotion de la diversité et l’inclusion sous toutes ses formes. La bibliothèque est un droit pour tous, les usagers (et non usagers) doivent en prendre conscience pour revendiquer ce qui leur revient de droit. Dans un pays où les indicateurs éducatifs sont encore loin de l’idéal, où l’inégalité sociale est flagrante et où la désinformation règne à des niveaux alarmants, les bibliothèques (toutes typologies confondues) constituent dans certaines communautés les seuls espaces de recherche d’information et d’accès aux biens culturels. Cependant, bien que les bibliothèques publiques brésiliennes soient encore très en retard par rapport aux bibliothèques publiques françaises en termes d’infrastructure et d’action pour promouvoir l’inclusion, elles s’efforcent de consolider des politiques et des actions de médiation qui répondent aux besoins des minorités et des populations les plus négligées par les politiques publiques, telles que la communauté noire, la population LGBTQIAP+, les peuples autochtones, les quilombolas, les sans-abris… Les résultats restent modestes, compte tenu du potentiel de ces institutions, mais également en raison de la politique de démantèlement dans les domaines de la culture et de l’éducation et du mépris pour les droits humains que le pays a subi ces dernières années sous un gouvernement néolibéral d’extrême droite, où ces questions représentaient des menaces au lieu de renforcer la pensée critique, la civilité et l’inclusion. Aujourd’hui, certaines actions dans les bibliothèques publiques commencent à montrer des signes positifs, dans un contexte où le regard du gouvernement fédéral actuel, d’orientation progressiste, est plus sensible à la culture et à l’éducation.
Je suis un rêveur utopiste, j’espère voir un jour dans les bibliothèques brésiliennes un projet inclusif, divers, laïc, multiculturel, avec des investissements permettant un fonctionnement intégré, à l’image des bibliothèques que j’ai observées dans le réseau municipal des bibliothèques parisiennes.
Justement, dans le cadre votre recherche, vous interrogez le potentiel intégrateur des bibliothèques publiques (Paris, Récife), en vous centrant sur la formation des usagers-lecteurs, et notamment sur les activités de médiation artistique et culturelle
J’ai été invité à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, à l’Institut de Recherche en Études Théâtrales (IRET), pour développer un projet de recherche postdoctoral intitulé Le Théâtre dans la Bibliothèque Publique : Actions Dialogiques de Médiation Culturelle pour la Promotion de la Lecture Littéraire, au sein du Groupe de Recherche Topologiques (Supervision, Daniel Urrutiaguer). Ce projet est également lié au Département de Science de l’Information (DCI) et au Programme de Post-graduation en Science de l’Information (PPGCI) du Centre des Arts et de la Communication (CAC) de l’UFPE où j’enseigne.
La recherche avait pour objectif général de discuter le potentiel de la bibliothèque publique municipale en tant que tiers-lieu, un espace scénique dédié à la création d’actions de médiation culturelle pour la formation de lecteurs. Ses objectifs spécifiques étaient de comprendre le concept de bibliothèque « troisième lieu » en tant qu’espace vivant et dialogique ; de discuter la lecture littéraire comme un acte politique et un droit pour tous ; de réfléchir au théâtre narratif en tant que pratique de médiation culturelle pour encourager la lecture littéraire ; d’enquêter sur la présence et la circulation des activités scéniques dans les bibliothèques publiques de Recife et de Paris ; et d’adapter un ensemble de textes littéraires en prose de l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector2 pour composer un spectacle narratif destiné à circuler dans les bibliothèques publiques municipales de Paris et de Recife.
Les activités d’animation et de médiation culturelle sont d’une importance extrême en bibliothèque ; j’ose dire qu’elles sont aussi essentielles que les collections, car elles garantissent l’égalité des chances et favorisent des conditions permettant aux lecteurs, usagers et individus, de construire activement leurs propres parcours culturels à partir des langages artistiques, des expériences, du partage de vécus et de l’échange de savoirs.
Selon les données de la 6e édition de l’étude Retratos da Leitura no Brasil de 20243, menée par l’Instituto Pró-Livro, les Brésiliens lisent en moyenne deux livres par an, un chiffre très bas par rapport à la France, mais qui ne prend en compte que la lecture de livres. Toutefois, certaines recherches et projets développés au cours des deux dernières décennies ont révélé une tendance optimiste parmi les jeunes, dès lors qu’est considérée une plus grande diversité de types de lecture et d’objets culturels. Il existe encore au Brésil un mythe très répandu de « l’individu lecteur » qui, sans tenir compte des contextes, porte des jugements de valeur sur la lecture, réduisant celle-ci à l’opposition, bonne ou mauvaise. Or, la lecture doit être perçue comme un droit, un acte politique de subjectivation, favorisant une égalité d’accès à la culture écrite et lettrée, et non comme un critère de jugement comportemental. Quand je parle de lecture comme un droit, je fais référence par exemple aux bibliothèques parisiennes, où l’on trouve une grande variété de ressources en fonction des besoins des différents groupes sociaux, permettant aux individus de lire quand et comme ils le souhaitent, ainsi qu’une offre d’activités dynamiques, qui inclut diverses expressions artistiques et services répondant aux besoins.
La lecture comme droit humain, de mon point de vue, combinée à l’accès aux diverses ressources de lecture et aux actions de médiation culturelle, permet aux individus de s’approprier les biens culturels, de leur donner un nouveau sens, et de les réintégrer dans leur quotidien. Ces actions vont bien au-delà de la simple offre de livres et de divertissement : elles ouvrent un dialogue entre les communautés et les diverses formes d’art, d’altérité et d’identité, pour tisser des liens qui garantissent l’accès aux langages artistiques dans les quartiers d’implantation des bibliothèques. Dans les pays du Sud global comme le Brésil, la démocratisation du théâtre reste malheureusement limitée, et les bibliothèques deviennent des espaces cruciaux de démocratisation. Les activités autour de la lecture et de l’art démocratisent les biens culturels, elles favorisent un accès fondé sur les expériences et les aspirations des communautés, et promeuvent l’identité fondée sur l’altérité, le respect des cultures, et l’inclusion sociale adaptée à chaque groupe organisé.
Pour étudier ces questions, vous avez adapté votre méthodologie en fonction des terrains
La méthodologie de recherche s’est organisée en plusieurs étapes : recherche bibliographique ; visites aux bibliothèques publiques de Recife et de Paris et entretiens avec les bibliothécaires ; administration de questionnaires ; puis création d’un spectacle à partir de textes adaptés de Clarice Lispector.
La première étape, celle de la recherche bibliographique, s’est déroulée de manière fluide.
La deuxième étape, celle des visites aux bibliothèques, a débuté par les bibliothèques de Recife au début de 2023 et s’est achevée par celles de Paris en janvier 2024. Au total, 76 bibliothèques ont été visitées (11 à Recife et 65 à Paris). À Paris, sur les 30 premières bibliothèques sollicitées pour une visite, seules trois ont répondu. Sans réponse des autres, après avoir renouvelé les demandes sans succès, après un certain temps, j’ai modifié ma méthodologie en décidant de me rendre directement dans les bibliothèques sans rendez-vous, en me présentant comme lecteur, bibliothécaire brésilien venu découvrir les bibliothèques du système municipal parisien. Cette approche a été bien reçue par les bibliothécaires, qui se montraient souvent ouverts. Cette étape m’a permis de parcourir tout Paris, majoritairement à pied, et ces visites ont été d’une importance capitale pour dresser un panorama de leur fonctionnement, chaque bibliothèque ayant sa singularité en fonction du public, du quartier, de sa taille, de son budget, etc. Un fait marquant a été que plus la bibliothèque était petite, plus l’accueil était chaleureux ; dans les grandes médiathèques, l’accueil était souvent plus distant, avec une demande récurrente d’envoyer un e-mail pour organiser une visite approfondie. Durant chaque visite, j’ai réalisé des enregistrements photo, audio et vidéo, toujours avec le consentement des bibliothécaires et en veillant à ne pas filmer les usagers. Au total, j’ai produit 2 532 fichiers audio et vidéo. J’enregistrais un audio pour consigner mes observations et les informations reçues, puis je transcrivais ces audios en texte pour distinguer chaque bibliothèque et éviter les confusions. J’ai ainsi réalisé 70 transcriptions audio.
La collecte de données principale de l’étude reposait sur l’application d’un questionnaire virtuel, en portugais à Recife et en français à Paris, avec des questions ouvertes et fermées (invitation à participer, consentement éclairé, puis questions portant sur l’identification, les structures et services offerts, les collections, les programmes de médiation culturelle, les activités scéniques en bibliothèque et les représentations théâtrales). Un pré-test a été réalisé en décembre 2023 avec 9 bibliothécaires brésiliens et un bibliothécaire français. Après des ajustements, le questionnaire a été administré dans les bibliothèques de Recife. À Paris, j’ai multiplié les tentatives en envoyant des e-mails à différentes adresses indiquées par les bibliothécaires, sans succès. Malgré cela, le fait même de ne pas avoir reçu de réponse constitue un élément important pour l’étude et représente un résultat en soi. Ces données auraient permis d’illustrer plus précisément les activités de médiation culturelle dans les bibliothèques de Paris et Recife, permettant une analyse croisée.
Enfin, la dernière étape a consisté en la création d’un spectacle intitulé Restos de Felicidades (Restes de Bonheur), composé de cinq textes de Clarice Lispector, adaptés des genres chronique, poésie et conte et dont l’action se situe à Recife. Le spectacle a été présenté en juin 2023, encore en création, au Théâtre Lucio Costa à la Maison du Brésil, puis en février 2024 à deux reprises, à nouveau au Théâtre Lucio Costa et à la Bibliothèque Assia Djebar, dans le 20e arrondissement de Paris. À Recife, il a été présenté au Théâtre Joaquim Cardozo, à la Fondation Joaquim Nabuco et à la Bibliothèque Publique de l’État de Pernambouc, de septembre à novembre 2024. L’objectif est de faire tourner le spectacle dans les bibliothèques publiques de Recife et, espérons-le, de revenir à Paris en 2025.
Théâtre Maison du Brésil, 21 février 2024, Jota Oliveira
Dans votre travail, vous semblez faire un rapprochement entre les bibliothèques communautaires au Brésil et les bibliothèques inscrites dans la mouvance tiers-lieu en France
Le Manifeste sur les bibliothèques publiques, produit par la Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques – IFLA-UNESCO, dans sa dernière version publiée en 20224, considère la bibliothèque publique comme un centre d’information qui met à disposition de ses utilisateurs tous types de connaissances et d’informations pour la production de savoir, le partage et l’échange de données et de culture, ainsi que pour la promotion de l’engagement civique. Elle génère donc des communautés, recherchant proactivement de nouveaux publics et mettant en place une écoute active pour soutenir le développement de services qui répondent aux besoins locaux et contribuent à améliorer la qualité de vie de ses usagers, en les tenant informés et conscients. Les services offerts par ces espaces reposent sur le principe de l’égalité d’accès universel et inclusif, pour tous, indépendamment de leurs caractéristiques.
Cette conception universelle est en accord avec la perspective de la bibliothèque « troisième lieu », développée en France, un concept issu de la pensée du sociologue américain Ray Oldenburg (1999). Suivant cette conception, les bibliothèques fonctionnent comme des lieux où les individus peuvent interagir et échanger de manière plus immédiate, collective et informelle, rappelant la configuration des espaces publics et libres. Il s’agit d’un environnement d’interaction sociale accueillant, qui intègre de manière intime des finalités culturelles et des fonctions sociales. Cet espace modernisé et élargi promeut la cohésion sociale entre les résidents locaux tout en s’ouvrant au monde, redéfinissant l’interaction avec le public. De plus, il offre une variété de produits et de services adaptés aux besoins des groupes sociaux qui les fréquentent, l’un de ses fondements est la participation active du public, qui favorise le développement de nouvelles compétences et de modèles de travail collaboratif.
La chercheuse Mathilde Servet, dans son mémoire d’étude (Enssib, 2009), a développé un travail exemplaire sur la mise en place de bibliothèques créatives, fondé sur les travaux de Ray Oldenburg. Elle considère que la bibliothèque « troisième lieu » offre un espace neutre et vivant qui permet de former un groupe d’usagers réguliers, qui s’y sentent comme chez eux. Ces espaces, selon elle, favorisent le collectivisme social et créent des environnements propices au débat ; ils jouent un rôle politique, encourageant l’esprit citoyen et le respect de l’égalité des droits et opportunités entre tous les individus. Ils soutiennent l’engagement socio-politique et le renforcement des liens communautaires par le respect des différences et la convivialité. Ce sont des lieux de plaisir et de détente, sécurisés et protégés, qui valorisent le sentiment d’identité et agissent comme des points de référence du domaine public, financés par l’État, du moins à Paris. Ce modèle communautaire et participatif implique la diversification de l’offre culturelle en fonction d’une demande médiée par des produits culturels, des services et des activités créatives et ludiques, organisés en différenciant espaces « chauds » (conviviaux et animés) et « froids » (silencieux et dédiés à l’étude). Ce qui permet une coexistence harmonieuse entre différents groupes socialement organisés avec des attentes et comportements divers (Urrutiaguer, 2018).
Dans mes visites aux bibliothèques « troisième lieu » à Paris, qui fonctionnent comme des bibliothèques publiques au sens large, j’ai pu observer en pratique cet échange culturel ouvert à l’altérité, ce qui est également courant dans les bibliothèques communautaires au Brésil, notamment celles de Recife, que je connais de plus près. Cependant, la grande différence réside dans le fait qu’une bibliothèque communautaire au Brésil, comme dans certains pays du Sud global, naît des besoins locaux et de l’absence de politiques publiques de la part de l’État.
Malgré ses liens initiaux avec le concept de bibliothèque populaire, la bibliothèque communautaire dans le contexte actuel, surtout à Pernambuco, se réfère à des espaces créés par des leaders communautaires dans les périphéries des villes, qui s’organisent comme des lieux de lutte pour des droits fondamentaux. Les besoins de la communauté sont impératifs, et leur engagement est essentiel pour leur fonctionnement, car elles se trouvent souvent dans des zones marginalisées, manquant de soutien public et vivant de dons, de bénévolat et d’une participation indirecte aux politiques publiques par des appels à projets, sans financement direct du gouvernement.
Ainsi, les bibliothèques communautaires au Brésil répondent aux besoins des périphéries pour des équipements qui promeuvent des actions culturelles, généralement concentrées dans les centres urbains, et qui relient l’éducation et l’art, en valorisant les savoirs populaires et communautaires de manière dialogique et inclusive. Ce sont des espaces inclusifs par nature, permettant une relation avec leur public par le travail collaboratif, le partage et l’altruisme. Cette absence d’institutionnalisation crée un sentiment d’appartenance, de lutte, et d’engagement de la communauté pour répondre à ses propres besoins, souvent ignorés par l’État.
C’est précisément, et tristement, à cause de ce manque de soutien public que leur programmation culturelle est plus diversifiée, non limitée par des idéologies, une morale ou une perspective religieuse dominante qui transparaissent parfois dans les bibliothèques publiques. En revanche, leurs services et infrastructures sont généralement déficients. Elles représentent des lieux de résilience qui défient le modèle traditionnel de la bibliothèque publique dominant dans la société, que ce soit en France ou au Brésil, car elles privilégient une gestion partagée et collaborative, valorisant l’écoute des lecteurs de manière horizontale et réaffirmant l’histoire, l’identité et la culture de groupes défavorisés et marginalisés.
Elisa Machado, pionnière et l’une des plus grandes spécialistes de ce thème au Brésil, considère dans sa thèse de doctorat (Université de Sao Paulo, 2008) que la bibliothèque communautaire est unique par sa constitution, car directement créée par la communauté et non pour elle, comme résultat d’une action culturelle. Elle combat l’exclusion informationnelle comme moyen de lutte pour l’égalité et la justice sociale, créant un processus participatif d’articulation locale qui renforce les liens entre individus, tout en restant indépendante des gouvernements ou des institutions locales, régionales ou fédérales. C’est un projet social, indépendant et autonome, dont l’objectif de démocratiser l’accès aux biens culturels et à l’information vise aussi le bien-être. À mon avis, les bibliothèques communautaires fonctionnent de manière similaire aux bibliothèques « troisième lieu », sauf qu’au Brésil, elles émergent en raison de l’abandon par l’État des droits fondamentaux, de l’absence de politiques publiques pour démocratiser les biens culturels. Elles représentent un espace de revendications sociales et d’inclusion des minorités et de la diversité culturelle à partir des revendications variées des périphéries.
Biblioteca Pública do Estado de Pernambuc – Helio Pajeu
Au niveau théorique, vous appuyez votre réflexion sur les travaux de Mikhaïl Bakhtine et de Paulo Freire, en référence à l’approche dialogique
Toute ma formation académique est imprégnée de la pensée de ces deux auteurs : Mikhaïl Bakhtine pour sa contribution fondatrice aux études du discours et à la philosophie du langage, notamment en ce qui concerne l’esthétique, la culture populaire et le signe idéologique, et Paulo Freire pour son travail pédagogique remarquable et sa réflexion sur les questions de lecture, en plus du fait qu’il a été professeur dans l’université où je travaille aujourd’hui (l’UFPE), et où j’occupe un poste qu’il a lui-même créé et occupé.
Les recherches contemporaines qui explorent la lecture et les bibliothèques s’efforcent de remettre en question les conceptions actuelles de la lecture et d’attirer l’attention sur les multiples façons de lire et la diversité des objets culturels. Il est essentiel, plus que jamais, d’élargir les perspectives sur la lecture, la littérature et les bibliothèques, au-delà du cadre limité des œuvres et de la manière classique de rendre l’information accessible ; il est nécessaire de dialoguer, de diversifier et considérer l’altérité dans la construction des singularités, des identités. Il est également essentiel d’y mettre de l’amour, non pas un amour passionnel, mais un amour en tant qu’acte politique, un acte de responsabilité ; et il est crucial de promouvoir l’inclusion des différences et de lutter contre l’inégalité.
À cet égard, la pensée du Cercle de Bakhtine et de Paulo Freire se rejoignent. Chacun à sa manière, dans leurs contextes respectifs, aborde les concepts de dialogisme, d’amour, d’altérité et d’identité, qui sont d’une grande aide dans cette recherche visant à concevoir une bibliothèque publique, dialogique et inclusive, comme un espace de médiation culturelle intégrant le théâtre dans les activités de lecture littéraire.
Je crois que les bibliothèques, dans une certaine mesure, fonctionnent comme des lieux propices à l’échange, au dialogue ; et que le médiateur culturel, en tant que promoteur de la lecture, joue un rôle important dans la démocratisation des objets de lecture et des biens culturels, ainsi que dans la reconnaissance de la lecture comme un droit, s’il adopte une perspective dialogique. Je cherche donc à dialoguer avec ces penseurs, dont la perspective dialogique structure la conception de la lecture que je défends.
Le dialogisme selon Mikhaïl Bakhtine et Paulo Freire
Le concept de dialogisme, central dans leurs œuvres, constitue la caractéristique fondamentale de toute production discursive, de toute médiation culturelle. Dans toutes les sphères, la culture et l’art structurent le discours de l’autre et, inévitablement, encouragent la participation et l’inclusion, nécessitant une lecture et une interprétation vivantes et profondes de la part des interlocuteurs.
Pour les deux penseurs, l’art et la culture sont les lieux de la différence, de l’identité qui se construit par l’altérité ; c’est par la différence que le sujet reconnaît l’autre, perçoit ce qu’il vit, comprend surtout l’horizon social qui révèle les lacunes visibles uniquement depuis son propre point de vue, les fissures qui ne peuvent être comblées que par l’altérité. C’est l’interaction entre la culture et la vie, avec tous ses phénomènes associés, qui permet ce comblement par le langage.
Le langage est ainsi la voie vers l’humain, car il est l’instrument de l’humanisation de l’être, et si nous comprenons l’être humain, nous comprenons sa culture. C’est par la parole, par le discours, que nous parvenons à appréhender les modes d’agir des individus ; c’est aussi par elle que se manifeste la beauté du dialogue continu des actions humaines. C’est en pénétrant profondément dans l’empire des signes, dans la parole ancrée dans la vie, que l’on peut saisir les phénomènes constitutifs de la culture et de l’art, qui s’éloignent de tout ordre naturel, puisque l’architecture de la vie de chaque sujet est façonnée par une succession d’actes concrets, singuliers, uniques et distincts, mais qui entretiennent des liens relationnels avec d’autres actes, donnant ainsi forme au processus dialogique de l’interaction humaine par le langage qui structure ses sphères culturelles. Les relations dialogiques renvoient donc au mode de fonctionnement réel du langage, de la vie, de l’art et de la culture, dans lequel les énoncés se construisent à partir de l’altérité. En ce sens, il est indispensable, pour aborder les questions de lecture et de médiation dans les bibliothèques publiques, de placer l’altérité au centre.
Dans L’importance de l’acte de lire (A importância do ato de ler, 1989), Paulo Freire décrit, avec des mots issus de son univers enfantin, son propre processus d’alphabétisation qui s’est déroulé dans la cour de sa maison, et non dans le monde plus vaste des adultes. Il critique sévèrement ceux qui s’obstinent à élitiser l’acte de lire en en faisant un élément de distinction sociale, et souligne qu’en opposition à cette pensée, la bibliothèque doit occuper une place critique et démocratique en tant que centre culturel, et non en tant que simple dépôt silencieux de livres. Pour lui, la bibliothèque populaire, comme il l’appelle, est considérée comme un élément fondamental pour la formation de lecteurs capables de comprendre la lecture des textes variés en fonction de leurs contextes.
Vous mettez en avant l’idée d’une bibliothèque participative
La pensée inclusive appliquée aux bibliothèques repose sur le principe qu’elles doivent être accessibles et accueillantes pour tous, quelles que soient les conditions physiques, cognitives, culturelles, socio-économiques, ou toute autre caractéristique pouvant générer des obstacles d’accès. Elle promeut la diversité et s’efforce de garantir que tous les membres de la communauté puissent bénéficier de ses services de manière équitable, en assurant une accessibilité physique et numérique dans son infrastructure avec des technologies d’assistance, une diversité des collections en formats variés, tels que le braille, les livres audio et les vidéos sous-titrées. Elle suppose également un personnel formé à travailler avec la différence et la diversité culturelle, ainsi que la création d’un espace accueillant et sécurisé.
Un élément essentiel est le développement d’un programme qui englobe les différents besoins d’accès aux biens culturels, incluant la diversité linguistique et proposant des activités adaptées à des besoins variés, comme des contes bilingues, des événements avec traduction en langue des signes française (LSF), et des ateliers adaptés aux personnes en situation de handicap intellectuel, ainsi que des programmes d’alphabétisation destinés aux immigrants, aux minorités et aux personnes ayant un faible niveau d’instruction. Dans les bibliothèques « troisième lieu » de Paris, plusieurs actions de ce type sont développées, notamment des services de traduction en langue des signes et des collections spécifiques pour des publics particuliers, tels que les immigrés.
Dans cette optique, la bibliothèque doit être un lieu où tous les usagers se sentent respectés et valorisés, garantissant un environnement exempt de discrimination et de préjugés, où la diversité est célébrée. Quand je parle de diversité, j’inclus aussi la diversité des possibilités de partage et de démocratisation des expériences de médiation culturelle, intégrant les expressions artistiques et culturelles variées, au-delà du seul accès au livre, à la lecture et à la littérature.
La participation est une condition sine qua non pour qu’une bibliothèque dialogique, vivante, existe : une bibliothèque qui encourage l’interaction active des usagers, qui promeut leur participation dans la construction, la gestion et l’utilisation des ressources et activités proposées ; une bibliothèque dans laquelle les usagers peuvent participer au processus de formation des collections et des services offerts, adaptés à leurs besoins ; une bibliothèque incluant des espaces dédiés à la créativité, inspirés par la culture maker, pour le développement de projets collaboratifs où la communauté peut utiliser des ressources pour développer des idées, partager des connaissances et travailler sur des projets créatifs et artistiques. Ainsi, la bibliothèque, plus qu’un simple lieu d’accès au savoir, peut devenir un espace qui autonomise les communautés en reconnaissant et en valorisant leurs différences par le biais des expressions artistiques et culturelles.
Dans le cadre de la recherche, j’ai cherché à analyser comment la bibliothèque publique, en proposant des activités de médiation culturelle à travers le théâtre, notamment le théâtre narratif (mise en scène, contes), devient un outil puissant pour inclure des voix diverses et promouvoir l’accessibilité littéraire de manière créative et engageante.
Dans les bibliothèques françaises, comme à Recife, plusieurs activités de médiation culturelle promouvant la participation sont déjà mises en œuvre : des expositions d’art (peinture, photographie, sculpture, etc.) présentant des œuvres d’artistes locaux ; des performances théâtrales, des concerts de musique et des spectacles de danse, des contes, des projections de films et des ateliers créatifs, des résidences artistiques, des expositions et des festivals. Les résidences et événements artistiques développés en partenariat avec des artistes et des institutions locales, comme les expositions et les festivals, sont d’une grande importance, puisqu’ils permettent de développer des projets en dialogue avec la communauté, favorisant un espace de création continue et offrant aux visiteurs l’opportunité de suivre de près le processus artistique. Le principe de collaboration entre la bibliothèque, d’autres institutions et les artistes locaux élargit la portée des expressions artistiques, créant un réseau d’échange culturel au sein de la communauté, renforçant le sentiment d’appartenance, d’engagement et de connexion émotionnelle avec la bibliothèque, car elle fait partie intégrante de la vie quotidienne des individus.
D’après vos observations, comment les bibliothécaires favorisent-ils l’engagement des usagers ?
Les bibliothécaires jouent un rôle fondamental dans la promotion de l’engagement des lecteurs dans les activités et les services de la bibliothèque, afin d’en faire un espace vivant et dynamique d’échange de savoirs. Au cours de ma recherche, j’ai échangé avec au moins 70 personnes travaillant dans des bibliothèques à Paris et à Recife et j’ai pu observer certains éléments liés à ce thème. Un point important à souligner est que la formation et le rôle des bibliothécaires sont diffèrents au Brésil et en France, tant en termes de formation que de fonctions. Au Brésil, nous avons une formation spécifique avec des cursus de licence en bibliothéconomie, et le pays propose actuellement environ 40 programmes dans des établissements d’enseignement supérieur publics et privés. Cette formation, qui dure en moyenne quatre ans, prépare les bibliothécaires à travailler dans divers types de bibliothèques, et seul un individu ayant cette formation peut occuper le poste de bibliothécaire. En France, bien que des formations sur le métier du livre et des bibliothèques existent, d’après mes observations dans les bibliothèques parisiennes, les bibliothécaires en service public ont des parcours académiques très divers, ce qui influence leur manière de travailler. À mon avis, cette pluralité de formations permet aux bibliothécaires en France de travailler de façon plus large et interdisciplinaire, élargissant le rôle social de la bibliothèque et la conception des lecteurs, favorisant un dialogue accru avec les arts.
Un autre aspect structurel important dans la perception des bibliothécaires, quant à la participation des lecteurs, est le nombre de bibliothécaires par bibliothèque. La différence en termes de personnel et de ressources disponibles entre une bibliothèque parisienne, même de petite taille, et une bibliothèque à Recife est frappante, ce qui influence les méthodes de travail et la disposition des bibliothécaires à promouvoir des actions qui encouragent la participation des usagers. De manière générale cependant, dans les deux contextes, les bibliothécaires semblent ouverts à l’idée de participation des usagers. Dans le cas des bibliothèques parisiennes, je me réfère spécifiquement aux bibliothèques de prêt et aux médiathèques, car les bibliothèques patrimoniales et spécialisées n’ont pas le même objectif.
La vision des bibliothécaires concernant l’importance de la participation des usagers dans les activités des bibliothèques m’a semblé largement positive, cette interaction est perçue comme essentielle pour transformer la bibliothèque en un espace vivant, dynamique, accueillant, en un « troisième lieu », dialogique et significatif pour la communauté. La participation active des lecteurs dans les activités proposées renforce le sens communautaire, le lien affectif et le sentiment d’appartenance, rapprochant ainsi la bibliothèque des besoins et intérêts de la communauté. Lorsque les usagers participent aux activités, la bibliothèque cesse d’être seulement un lieu de dépôt de livres pour devenir un centre culturel et social, ce qui renforce son rôle de lieu de rencontre et d’échange.
Les discussions avec les bibliothécaires m’ont permis de comprendre que la participation des usagers les aide à mieux identifier les intérêts et demandes de ces derniers, ce qui permet un ajustement continu de la programmation et des collections et garantit que la bibliothèque reste pertinente et innovante. Un aspect illustrant cette approche est la spécialisation des collections dans certaines bibliothèques parisiennes selon la communauté environnante, comme à Courcelles (8e, Arabe et Afrique), Jean-Pierre Melville (13e, Vietnam et Asie), Oscar Wilde (20e, Théâtre), Charlotte Delbo (2e, Littérature érotique), Claude Lévi-Strauss (19e, Féminisme), Benoîte Groult (14e, Littérature en portugais), Musset (16e, Têtes couronnées), Marguerite Audoux (3e, Judaïsme), Drouot (9e, Marché des œuvres d’art), fruit d’une écoute et de la participation de la communauté dans le développement des collections ainsi que de l’offre de cours de langue française et de conversation pour les immigrés dans plusieurs langues. L’appropriation de l’espace par la communauté est essentielle à la vitalité de la bibliothèque.
Il semblerait qu’à Paris, d’après vos observations, les bibliothèques s’inscrivant dans la mouvance tiers-lieu se situent plutôt dans les 18e, 19e et 20e arrondissements (Est de Paris)
Il est possible que je sois le bibliothécaire brésilien qui aie visité le plus de bibliothèques à Paris. Celles situées dans les quartiers dits « populaires » ont retenu tout particulièrement mon attention. Peut-être parce que ces quartiers se rapprochent davantage de ma réalité au Brésil. Ce sont des zones urbaines plus modestes, majoritairement habitées par des immigrés et des ouvriers, ce qui leur confère une diversité culturelle et linguistique différente des autres quartiers de Paris. On y perçoit un sens communautaire plus fort, une chaleur humaine plus prononcée. Ces quartiers ont également un ensemble de besoins qui font que les bibliothèques fonctionnent comme des « troisièmes lieux », devenant presque une extension du foyer pour les usagers, leur offrant ce à quoi beaucoup n’ont pas accès chez eux.
J’ai été très bien accueilli dans les bibliothèques de ces quartiers, y compris par certains bibliothécaires brésiliens. Ces bibliothèques, par leur conception, leur architecture et leur organisation, intègrent la perspective du « troisième lieu », avec des espaces chaleureux qui invitent les communautés à interagir, collaborer et à utiliser leurs ressources. C’est dans ces bibliothèques que j’ai passé le plus de temps, à observer, converser avec les bibliothécaires, poser des questions, prendre des notes et participer aux activités. Je peux en citer quelques-unes qui illustrent cette dynamique : les séances de contes dans presque toutes les bibliothèques jeunesse de Paris, les partenariats avec les écoles pour des activités scolaires, notamment dans les bibliothèques pour enfants, les ateliers artistiques, les activités en dehors des murs de la bibliothèque, comme la lecture sur les bords de Seine ou dans les parcs, ainsi que les événements divers destinés à tous les publics (conférences, clubs lecture, projections de films, expositions, etc.). Un aspect qui a attiré mon attention est la mise en place de salles de jeux avec des jeux de société et de réalité virtuelle, permettant aux communautés de profiter d’un équipement technologique de pointe, et même d’emprunter ce matériel, ce qui renforce la participation de la communauté, comme dans la médiathèque Marguerite Duras (20e), les bibliothèques Robert Sabatier (18e)5, Louise Michel (20e)6 et Václav Havel (18e)7. Dans cette dernière, j’ai été impressionné par la structure de la salle de jeux virtuels et par l’implication des adolescents dans les activités organisées dans cet espace.
Parmi les activités auxquelles j’ai participé, je retiens particulièrement les nombreuses séances de contes réalisées par la bibliothèque Assia Djebar (20e), notamment celles destinées au jeune public, permettant une participation active des enfants et des parents dans un processus de lecture souvent accompagné de musique. J’ai aussi participé aux événements périodiques organisés dans cette bibliothèque, où j’ai pu présenter un extrait du spectacle Restos de Felicidades et expérimenter le théâtre narratif comme médiation de la littérature au sein de la bibliothèque pour le public général, pendant le festival du Brésil, en février 2024.
Ces bibliothèques de l’Est parisien semblent proches des bibliothèques de Recife, qui se situent majoritairement en périphérie de la ville. Cependant, les pratiques développées là-bas, qui permettent la participation des individus, sont plus modestes, se limitant souvent aux activités de lecture (clubs lecture, contes) organisées en partenariat avec des artistes, car les bibliothécaires ne peuvent se consacrer à ces activités avec autant d’engagement qu’à Paris, où de nombreuses bibliothèques emploient des bibliothécaires-conteurs. En revanche, à Recife, la participation des collectifs culturels dans les activités de médiation culturelle est intense, car ces groupes utilisent les espaces des bibliothèques pour les répétitions, les représentations et aussi pour travailler, comme dans les bibliothèques des 18e, 19e et 20e arrondissements. Les bibliothèques de Recife fonctionnent majoritairement comme des troisièmes lieux, dialogiques et vivants, mais elles manquent de personnel qualifié et de ressources financières pour permettre une participation vraiment active et engagée de la société.
Malgré l’organisation avancée des bibliothèques parisiennes, j’ai l’impression que la participation des communautés dans les bibliothèques de Recife, bien qu’entravée par de nombreuses carences, est plus expressive, en raison d’un triste constat : au Brésil, de nombreux droits ne sont pas encore garantis comme ils le sont en France. Par conséquent, ce qui manque dans le foyer et la vie de nombreux habitants des périphéries peut se retrouver, à un niveau minimum, dans les bibliothèques. Cela met en évidence le potentiel de ces espaces en tant que lieux de formation de la subjectivité et d’engagement civique. Recife dispose de projets de bibliothèques publiques réussis, mais il y manque encore une politique culturelle publique forte, priorisant les bibliothèques comme des lieux essentiels de formation et de promotion de la qualité de vie des populations minoritaires et de celles les plus démunies, comme on peut le voir à Paris.
Bibliothèque Assia Djebar (20e), 20 février 2024, Y. Maury
Vous voyez dans les médiathèques françaises un modèle de développement « intéressant et nouveau » pour le Brésil. En quoi serait-ce « nouveau » ?
Je dois reconnaître que j’ai été enchanté par les médiathèques françaises. D’abord par leur structure, leur grandeur et la diversité des services offerts, les collections mises à disposition et aussi par la large gamme d’actions de médiation culturelle couvrant les thématiques et langages les plus variés. Elles fonctionnent véritablement comme des espaces culturels qui privilégient la perspective du « troisième lieu », échappant en cela au stéréotype des bibliothèques traditionnelles (axées sur le patrimoine, plaçant le livre et l’étude au centre de leur mission). Les médiathèques que j’ai pu visiter comprennent, en plus des livres et des magazines, des films, des disques, des jeux, des ordinateurs et divers dispositifs numériques ; elles offrent des services qui encouragent l’apprentissage continu, la collaboration et le partage de connaissances et d’expériences à travers des activités telles que des expositions, des ateliers, des conférences, des activités d’intégration culturelle et des projections de films.
J’ai été particulièrement impressionné par les médiathèques Marguerite Yourcenar (15e)8, Marguerite Duras (20e)9 et Françoise Sagan (10e)10 : cette dernière, notamment, en raison de l’imposante architecture du bâtiment et de la diversité des possibilités offertes. Dans ces lieux, j’ai vu, en plus des personnes étudiant dans les espaces « froids », des individus qui accédaient aux biens culturels et « produisaient » de la culture. Ce focus mis par les médiathèques françaises sur la démocratisation de l’accès à la culture et à l’information, en s’adaptant aux besoins contemporains de leurs communautés, est pour moi un modèle novateur en matière de bibliothèques, que les bibliothèques brésiliennes sont encore loin d’atteindre, notamment les bibliothèques publiques, en raison du manque d’investissement et du fait qu’elles ne sont malheureusement pas une priorité dans les politiques d’éducation et de culture. Il existe quelques bibliothèques qui s’approchent de ce modèle, mais elles restent encore très rudimentaires.
Dans le modèle français, l’architecture moderne et innovante mêle confort et accueil, avec des espaces dynamiques propices au développement des différentes expressions artistiques et culturelles et à la convivialité ; les individus peuvent exercer leurs subjectivités, ce qui mérite d’être pris en compte. Ce qui m’a également fasciné, c’est la préservation des supports et des médias que nous avons presque totalement perdus au Brésil, tels que les vinyles, les CD et les DVD. J’ai été particulièrement impressionné par le nombre de discothèques présentes dans les médiathèques et la façon dont les Français préservent et utilisent ces supports, ainsi que par la possibilité d’emprunter des instruments de musique et la diversité des instruments en prêt dans les catalogues de chacune d’elles.
En raison du manque de structure, d’incitation et de priorité de l’État, les bibliothèques publiques au Brésil peinent à maintenir leurs collections actualisées. Mais pour ce qui est du développement d’activités culturelles, et peut-être en raison du manque d’infrastructure, le Brésil bénéficie d’un engagement volontaire des communautés pour faire fonctionner ces espaces comme des centres culturels, ce qui est très important. Il me semble que, dans domaine de la médiation culturelle, les médiathèques françaises jouent un rôle clé en facilitant l’interaction entre le public et la production littéraire et artistique, offrant des programmes de médiation pour tous les âges et intérêts, tout en promouvant une relation plus proche avec la littérature, le théâtre, le cinéma et d’autres expressions artistiques. Cela en fait des espaces importants pour la promotion et la démocratisation de la culture. Ce sont de bons exemples d’espaces qui, échappant au paradigme de la bibliothéconomie (centration sur la préservation des collections et des systèmes), fondent leur action sur les individus, leurs besoins et l’accès universel à l’information et à la culture, favorisant ainsi la confrontation des subjectivités. Dans plusieurs d’entre elles, j’ai observé le fonctionnement de « Pôles sourds », labellisés11, avec des collections, des services et des personnels formés pour faciliter l’accès aux personnes malentendantes.
Au moment de la recherche, le projet de la Médiathèque James Baldwin (19e) était en phase de finalisation, un espace prometteur, puisqu’il travaillera, d’après ce que j’ai pu comprendre, sur des axes thématiques d’une importance capitale, tels que : l’exil et la migration, l’écologie, le féminisme, la culture LGBTQIA+, tout en envisageant des activités en partenariat avec la Maison des Réfugiés12. J’espère pouvoir voir cela en pratique et pouvoir dire dans un avenir proche que j’ai visité toutes les médiathèques de Paris.
Les résultats de la recherche sont-ils « attendus » au Brésil ? Peuvent-ils ouvrir des « possibles » pour le développement des bibliothèques ?
Depuis Paris, je discutais et partageais de nombreuses expériences vécues dans les bibliothèques françaises avec mes étudiants, des bibliothécaires, des amis et des collègues du même département que moi. Ainsi, oui, les résultats de la recherche sont attendus au Brésil et, sans aucun doute, les pratiques que j’ai observées dans les bibliothèques de Paris peuvent ouvrir des possibilités pour le développement des bibliothèques brésiliennes, en particulier des bibliothèques publiques. En tant que professeur dans le département de Bibliothéconomie à l’Université Fédérale de Pernambuco, j’ai travaillé dans les bibliothèques les plus variées, mais je reconnais avec beaucoup d’enthousiasme que le modèle français est inspirant quand il s’agit de penser la bibliothèque comme un espace dynamique, multimédia et culturel, allant bien au-delà de la fonction d’archivage et de prêt de livres, comme nous en avons l’habitude quand nous parlons et pensons aux bibliothèques.
Je soulignerai tout de même que les bibliothèques de Recife, dans la mesure du possible, adoptent un modèle qui se rapproche sous certains aspects du modèle français. Inspirées par les bibliothèques de Colombie, elles agissent comme des lieux de promotion sociale et de lutte contre la violence (les contextes sont très différents). Dans un contexte où de nombreux droits fondamentaux ne sont pas toujours garantis à la population en général, les bibliothèques tentent de garantir un accès minimum et malgré les difficultés, de bonnes pratiques s’y sont développées. La façon de travailler des bibliothécaires par exemple est exemplaire au Brésil, en termes de disponibilité, d’engagement, d’empathie et de flexibilité dans l’accueil des usagers. Sur ces aspects, je crois que nous avons beaucoup à enseigner aux bibliothécaires français, qui ne sont pas toujours aussi accueillants que les propositions des bibliothèques françaises le laissent entendre.
Cela dit, je crois que le modèle français, en particulier celui des médiathèques et des bibliothèques « troisième lieu », pourrait stimuler l’engagement dans la lecture et la culture de manière plus interactive et accessible pour le public brésilien, surtout si l’on considère la manière dont la bibliothèque est intégrée dans les politiques d’éducation et de culture en France, une priorité de l’État, reconnue pour son importance par la communauté.
Certains éléments me semblent importants pour adapter ce modèle au Brésil : la diversification des médias et des collections, avec intégration de ressources audiovisuelles (films, musiques, jeux, plateformes numériques), l’interaction avec la technologie et l’inclusion numérique, ce qui attirerait certainement un public plus jeune et divers. Une telle innovation en termes de collections invite à de nouvelles pratiques culturelles et de consommation propres à une société connectée, permettant à la bibliothèque de suivre les transformations technologiques et sociales. Un autre point important est la matérialisation du concept de bibliothèque « troisième lieu », offrant des espaces de convivialité et d’échanges culturels, stimulant le sens de la communauté.
Vous prévoyez de revenir en France en 2025…
La France occupe une place très spéciale dans mon cœur. Chaque fois que je pourrai y retourner, j’y serai pour apprendre des Français, échanger des expériences et aussi enseigner un peu de ma culture. J’ai passé une année splendide à Paris, mais j’ai l’impression que c’était trop peu. Je ressens dans mon âme ce goût de « encore ». Deux-mille-vingt-cinq sera l’année croisée Brésil-France, une initiative culturelle visant à renforcer les liens entre les deux pays, en favorisant un échange d’expressions artistiques, intellectuelles et éducatives. Le projet inclut une série d’événements et d’activités destinés à valoriser les cultures brésilienne et française, avec un programme culturel varié. Deux-mille-vingt-cinq sera une excellente occasion de retourner en France, de visiter les bibliothèques que je n’ai pas pu voir et de renforcer les liens de coopération académique avec le groupe de recherche qui m’a accueilli. Et pourquoi pas mettre en œuvre la dernière partie de ma recherche : tourner dans les bibliothèques et dans d’autres espaces culturels avec le spectacle Restos de Felicidades terminé et complet, mais aussi partager les résultats de mes recherches lors d’événements académiques et culturels, et parler de l’œuvre de Clarice Lispector, ce que je n’ai pas pu faire comme je le souhaitais durant cette année sabbatique.
Sans oublier bien sûr, la possibilité de savourer à nouveau un bon vin, car si les bibliothèques françaises sont de qualité, les vins le sont tout autant.
Clarice Lispector par Maureen Bisilliat em agosto de 1969. CCA SA 4.0
Pour le professeur documentaliste, l’accueil des élèves dans le CDI constitue une tâche importante au quotidien. Pourtant, le plus souvent, ce geste n’est pas considéré comme un véritable geste professionnel et relève de la compétence cachée, de l’informel. Comment le revaloriser, lui donner sa vraie place et l’intégrer dans la réflexion et la pratique professionnelles ?
Accueillir. Sous ce terme unique se dissimule une réelle complexité, celle d’un geste transitif, qui mobilise, de part et d’autre de la relation qu’il instaure, des acteurs différents, et qui renvoie aussi bien au geste de l’accueil qu’à la manière dont il est mis en œuvre, aux dispositions « naturelles » de celui qui accueille, et aussi bien, si on passe du côté de l’« accueilli », au fait d’être accueilli qu’à la manière dont on est accueilli, comme nous le rappelle le portail lexical du CNRTL1. On devine ici le poids étymologique du latin legere qui signifie entre autres ramasser, cueillir, recueillir, rassembler et aussi suivre ou même effleurer… Accueillir, sauf mention particulière, est toujours envisagé positivement ou au minimum de manière neutre, nous dit encore le CNRTL. Ce double a priori lexical, qui veut qu’accueillir soit un geste naturel et qu’il soit si simple, que, par défaut, il est supposé devoir être mis en œuvre sans difficulté ni anicroche, voilà sans doute ce qui fait aussi qu’il est si peu questionné ou envisagé sur le plan professionnel, au-delà de la simple relation interpersonnelle ou d’une psychologie primaire, qui le conditionnent à un profil, une personnalité, voire à l’humeur du moment. Pourtant, depuis déjà longtemps, il a été l’objet de travaux dans divers champs, en philosophie avec Jacques Derrida ou Emmanuel Lévinas, en sciences de l’éducation avec par exemple Eirick Prairat ou en psychologie2, entre autres. Chez Jacques Derrida ou Emmanuel Lévinas, subsumé sous les questions de l’hospitalité ou d’autrui, il est une notion centrale qui permet d’envisager les modalités selon lesquelles on va accueillir autrui dans sa radicale différence et lui permettre de trouver une place chez soi, que le « chez soi » soit un pays, une maison, ou une institution. Pour Eirick Prairat3, le « chez soi » sera l’école ou même la classe, lieux dans lesquels les modalités et les conditions de l’accueil sont cruciales, car elles vont permettre à l’élève de trouver des interlocuteurs, un espace, des objets, des usages qui vont favoriser les apprentissages, le développement personnel et la réussite scolaire et humaine.
Ces préoccupations font écho avec ce qui se joue dans les services publics, en particulier en bibliothèque et bien sûr dans les CDI, lieux où accueillir est un geste quotidien. Il est d’autant plus paradoxal de constater que ce geste, pourtant important, n’est pas considéré comme il pourrait ou devrait l’être dans le champ professionnel, dans les pratiques des professeurs documentalistes. Ce constat, délicat à poser, car il est lui-même quasiment invisible sinon indicible, s’appuie sur plusieurs éléments issus de notre pratique professionnelle de formateur. Vingt-cinq ans consacrés à la formation initiale, avec des dizaines de visites et d’échanges sur le terrain, des dizaines de mémoires réalisés par des étudiants stagiaires (dont l’un est cité dans cet article), assortis de vingt-cinq ans de responsabilité dans le cadre de la formation continue (préparation au concours interne) et de plusieurs publications consacrées au métier4 ou aux concours nous ont permis d’élaborer ce point de vue – qui reste un point de vue – sur un des aspects importants de l’exercice du métier, après des observations et des discussions très nombreuses sur les conditions de l’accueil et les représentations qui l’accompagnent. On peut alors se demander pour quelles raisons l’accueil est ainsi (dé)considéré et envisager également les pistes qui permettraient de le remettre au cœur du métier, avec ses moments, ses espaces et ses postures, tout en mettant en avant la nécessité de l’expliciter, le formaliser un tant soit peu, de mettre en avant aussi les possibles apports et impacts éducatifs et pédagogiques de sa revalorisation, tant dans les instances de formation que chez les professionnels eux-mêmes.
Une notion, une préoccupation, une pratique omniprésentes dans les métiers de l’humain
L’accueil est un geste professionnel envisagé comme essentiel dans bien des champs d’activité comme les services, la vente ou le marketing. Certaines pratiques, venues de ces domaines, ont été transposées et adaptées depuis quelques années dans tous les services publics (cf. notamment la charte Marianne5), en particulier dans les bibliothèques, surtout après que la problématique de l’orientation usager, centrée donc sur l’usager plutôt que sur les collections, y a fait irruption sur les plans théorique et pratique. De manière générale, c’est dans l’ensemble des métiers de l’humain et de la relation que la notion (et les pratiques qui vont avec) a été mise en avant et formalisée. Dans le commerce comme à l’hôpital, ce temps d’interaction est devenu une préoccupation et une priorité sur le terrain et dans la formation des personnels, qu’elle ait lieu à l’école ou dans le cadre de la formation continue proposée par les GRETA ou les entreprises ou organismes eux-mêmes.
Ainsi, plus spécifiquement dans les services publics, la publication de la charte Marianne a contribué, avec ses déclinaisons dans les différents organismes et institutions, à faire que l’accueil des usagers soit envisagé comme un geste professionnel à part entière et soit donc objet de réflexion et de formation en même temps qu’il était explicité dans ses modalités auprès des usagers eux-mêmes, avec par exemple, à l’hôpital, les livrets d’accueil et l’affichage des droits, comme le droit d’être informé ou celui d’être entendu, droits qui sont communiqués aux patients hospitalisés.
À l’école, on doit bien sûr évoquer les pratiques d’accueil en école maternelle, car c’est sans doute là que les recherches en pédagogie sont les plus avancées, pour bien comprendre et encadrer ce temps crucial de l’arrivée des enfants et de leurs parents le matin dans la salle de classe, avec des modalités et des rituels bien définis, qui comprennent les interactions avec les parents, avec l’élève, dans le cadre du processus qui s’enclenche chaque jour, qui fait que l’enfant est identifié, trouve sa place dans le groupe et dans sa relation avec le professeur des écoles qui le prend en charge ainsi que dans les activités et dans l’espace de la classe. Ces quelques minutes, avec leurs gestes, leurs paroles, leurs rituels donc, permettent que le passage du monde familial à celui de l’école se fasse au mieux pour l’élève (et pour les parents…). On voit bien qu’un passage analogue a lieu à l’entrée dans le CDI, et qu’il méritera qu’on s’interroge sur ses modalités.
En bibliothèque, groupes de travail, livrets ou chartes d’accueil à destination des personnels, formations, ont manifesté depuis plusieurs années un intérêt marqué pour la question, tout comme les travaux de certains chercheurs, comme Bertrand Calenge, puis, un peu plus tard, Marielle de Miribel, qui ont ouvert le chemin en décrivant l’accueil dans ses dimensions humaine et professionnelle, qui touchent aussi bien aux conditions techniques et matérielles de l’accueil qu’aux cadres de référence des interlocuteurs, aussi bien à l’estime de soi qu’aux déplacements ou à la proximité physique avec l’usager. La dimension humaine et pédagogique, l’interaction directe en situation se conjuguent ainsi avec les aspects techniques, bibliothéconomiques et environnementaux de l’accueil : espace lui-même accueillant et confortable, signalétique bien pensée, ressources adaptées et attractives, services aux usagers… Ajoutons encore que l’accueil est aussi à envisager dans sa dimension numérique. Ces dernières années se sont développés d’une part une réflexion fructueuse sur la qualité des interfaces à destination des usagers des catalogues et des portails des bibliothèques, sur leur présence sur les réseaux sociaux, et d’autre part des helpdesks (services d’aide personnalisée en ligne) qui visent tous à répondre à distance aux besoins exprimés par les usagers, le geste inaugural ayant sans doute été celui de la BM lyonnaise, avec son Guichet du savoir6.
Cette attention à l’accueil devrait trouver légitimement sa place dans le champ professionnel du professeur documentaliste en matière d’importance, de réflexion, de formation, d’explicitation, alors que le geste est omniprésent, répété, quotidien dans les CDI.
Accueillir au CDI : un geste invisible ?
L’accueil fait en effet sans doute partie, sur les plans qualitatif (relationnel, éducatif, pédagogique et humain) et quantitatif (en situations, gestes, interactions, nombres d’heures consacrées), des gestes professionnels les plus courants, les plus fréquents, du professeur documentaliste. Répété et pourtant toujours nouveau, selon les situations et les personnes impliquées, ce geste est néanmoins quasiment invisibilisé, et ne fait pas ou peu l’objet d’explicitations, d’analyse, encore moins de temps de formation. Il conditionne cependant bien des choses dans la vie et le fonctionnement du CDI, de son efficacité documentaire et pédagogique à son image dans l’établissement. Bien accueillir, c’est motiver les élèves (et les professeurs) à venir, à revenir, c’est faire du CDI un lieu où ils se trouvent bien et dans lequel ils vont pouvoir exercer des activités variées en se sentant encadrés et accompagnés. La circulaire de 2017 mentionne l’accueil en le rapprochant de la médiation : « Le professeur documentaliste joue le rôle de médiateur pour l’accès à ces ressources dans le cadre de l’accueil pédagogique des élèves au CDI . » Cet accueil pédagogique, qui comprend en particulier les situations où le professeur documentaliste prend en charge les élèves qui sont présents au CDI sur leur temps libre, recouvre également toutes les situations où il accueille formellement un élève ou un groupe dans le CDI, dans le cadre d’un cours ou d’un dispositif. Geste complexe, qui comporte de nombreuses implications et mobilise plusieurs compétences, il mérite toute l’attention des professionnels et de l’institution. Il s’agit de le considérer, tout comme sont considérées comme importantes les tâches qui ont à voir avec l’enseignement, l’accompagnement, la gestion du CDI ou encore le pilotage de projets ou de la politique documentaire, tâches dans lesquelles d’ailleurs l’accueil a aussi sa place.
Dans les CDI des collèges et les lycées, il est donc évident que l’accueil mériterait, comme c’est le cas en bibliothèque, d’être une priorité pour le professeur documentaliste, d’autant, on l’a dit, qu’il constitue déjà une de ses tâches dominantes au quotidien. Pourtant, le plus souvent, ce geste n’est pas considéré comme un véritable geste professionnel et relève de la compétence cachée, de l’informel ou encore est lié de fait à la personnalité ou à l’humeur du moment du professeur documentaliste… et de ses interlocuteurs… Il est négligé, voire considéré comme sans enjeux réels, quasiment hors métier, en tout cas hors tâches nobles et formalisées, comme le sont l’animation de séances pédagogiques ou la mise en œuvre de projets culturels.
Dans la pratique pourtant, l’accueil est de tous les instants, ponctuant chaque heure et chaque journée. Dans une journée ordinaire, le professeur accueille des classes qu’il prend en charge dans le cadre d’une séance ou d’un dispositif, des groupes ou des individus qui viennent au CDI pour lire, travailler, mener une recherche d’information ou peut-être jouer, voire un peu de tout cela. Il accomplit donc à chaque fois, debout à l’entrée du centre, dans une salle de travail, à la banque d’accueil ou quelque part dans le centre, un certain nombre de gestes : prise de parole, « bonjours », mots de bienvenue, sourires7, gestes de la main, mouvements, consignes invitant à s’installer… Ce cocktail riche et finalement complexe est composé sur le vif sans qu’il ait nécessairement été explicitement pensé ni envisagé comme essentiel. Il s’agit pourtant d’un geste professionnel à haute valeur ajoutée puisqu’il conditionne tout un « après », du bon déroulement d’une séance au climat général du CDI, et qu’il mobilise un grand nombre de compétences du professionnel, éducatives et pédagogiques, expérientielles (connaissance de l’établissement, de ses publics) et théoriques (sciences de l’éducation, psychologie de l’adolescent).
On peut risquer deux hypothèses au moins, qui expliquent cette quasi invisibilisation, cette sous-estimation d’un geste qui mobilise pourtant significativement le professeur documentaliste. D’abord, et cela est tout à fait légitime, c’est la dimension strictement enseignante (séances, EMI, projets divers) qui est considérée comme prioritaire – elle arrive d’ailleurs en tête dans la circulaire de 2017 – et elle a pu prendre le pas sur d’autres aspects du métier dont celui qui nous occupe ici. Indépendamment de cela il faut pourtant bien dire que, de toute façon, la question de l’accueil n’a jamais été en tête de gondole dans l’institution ou même dans les organisations professionnelles. Ce geste éminemment pédagogique est aussi sans doute écrasé sous la masse des tâches et missions qui reviennent au professeur documentaliste, celles qui émanent de la circulaire de missions, celles aussi qui font le quotidien, variées, accumulées, parfois jusqu’à l’éparpillement8…
Le constat est donc cruel : pour un geste aussi présent au quotidien, on ne voit quasiment aucune trace de sa prise en compte du côté de l’institution, que ce soit en termes de cadrage, de formation ou de publications officielles, à peine une mention dans la circulaire de missions. Et, du côté des principaux intéressés, pour les raisons qui viennent d’être rapidement évoquées, il faut noter que l’accueil fait rarement l’objet d’une réflexion préalable, encore moins d’un minimum de formalisation, ni d’une analyse des pratiques, qui permettrait de mettre au jour les procédures et les routines, pour déconstruire ce qui doit l’être, reconduire et développer ce qui est efficace et a un effet retour positif sur les élèves.
Pour un accueil augmenté
Il semble donc utile sinon indispensable de revaloriser cette activité quantitativement et qualitativement essentielle. Cela passe, et il est donc possible ici de s’inspirer des pratiques correspondantes en bibliothèque9, par une analyse, une réflexion et une formalisation du geste de l’accueil, qui pourront être mises en œuvre par le professeur documentaliste lui-même mais sans doute aussi dans le cadre des formations initiale et continue. Former les jeunes professeurs documentalistes, accompagner les plus aguerris, permettra de donner sa véritable importance à l’accueil dans ses différentes dimensions. Ce geste pourrait trouver sa place dans les maquettes de formation des masters qui préparent au concours et au métier ainsi que dans l’offre des EAFC (écoles académiques de la formation continue).
Le professeur documentaliste pourra donc commencer par se former et s’informer (analyse de ses pratiques, lectures, échanges entre pairs, avec des professionnels pratiquant l’accueil, formation continue) pour analyser sa pratique, en procédant à un relevé des situations, en mettant au jour ses routines, et en récoltant des données quantitatives (situations-tests, durées, lieux et moments d’accueil, typologie des échanges, nombre d’élèves et de groupes) et qualitatives (profils des publics « accueillis »). Cela peut déboucher notamment sur une demande de formation explicite auprès de l’EAFC et sur une véritable stratégie, qui pourra être rédigée et servir de guide, avec toute la souplesse nécessaire.
Voilà quelques-unes des questions à se poser si l’on réfléchit à l’accueil au CDI : comment ai-je procédé jusqu’à présent ? Quelle typologie des situations d’accueil ? Quelles étapes constatées dans le processus d’accueil ? Comment personnaliser l’accueil, quels mots choisir et employer ? Comment faire pour aller au-devant des usagers élèves (et adultes) pour qu’ils se sentent accueillis ? Comment gérer les conflits éventuels ? Quelle posture, quels déplacements dans l’espace du CDI pour affirmer sa présence et en même temps être accessible, disponible ? Il conviendra de penser aussi à l’offre : espaces (et leurs fonctions), services, signalétique, communication sur l’offre via flyers ou autres documents qui la présenteront. Celle-ci sera également valorisée sur les différents espaces numériques relevant de la responsabilité du professeur documentaliste : ENT, réseau social, portail documentaire… Ces espaces eux-mêmes, compte tenu des contraintes légales, administratives et techniques qui pèsent sur eux, seront eux aussi pensés pour être accueillants et attractifs. L’accueil aura donc une déclinaison en présentiel, avec une dimension interpersonnelle forte et aussi une déclinaison en termes d’espaces et de services, y compris sur le terrain numérique.
Cette démarche de questionnement et de formation posée, reste à prendre en compte un certain nombre de points importants qui font que ce geste est peut-être plus important et plus lourd d’enjeux au CDI, chez le professeur documentaliste, qu’en classe par exemple. Constatons d’abord que le CDI n’est pas la salle de classe et que l’accueil, comme l’autorité et la bienveillance, s’y exercent d’une manière spécifique, qui encourage les interactions informelles et favorise le côte à côte plutôt que le face-à-face. Il s’agit d’accueillir tout le monde, en toutes circonstances : l’ensemble des personnels, des élèves sont les bienvenus et on le leur fait savoir. L’usager, l’élève est une personne, il est au centre des préoccupations du professionnel. L’accueil est un geste pédagogique complexe, il relève de l’expertise ; intégrer ce paramètre permet de revaloriser tout un pan de l’exercice quotidien du métier. Dans ces situations, on l’a dit, de nombreuses compétences professionnelles sont mobilisées, de la connaissance des publics à celle des collections, de l’accompagnement pédagogique à la maîtrise des espaces du centre. Une mise en avant de ce geste dans la constellation de ceux accomplis par le professeur documentaliste fait que tous ces moments d’apparence informelle (et, insistons, pourtant experts) et improvisée (l’improvisation, en jazz, est signe de maestria…) acquièrent une dimension et une valeur nouvelles, qui viennent donner un poids professionnel nouveau au professeur documentaliste et apportent sans doute aussi, en prime, un certain bonheur, professionnel lui aussi, celui des échanges et interactions humains…
Au CDI, les étapes d’un accueil réussi, humain et efficace, pourraient être les suivantes :
– Évaluer le profil de la personne (pas seulement l’« élève » : la personne), la situation de communication, la demande ou le besoin exprimé ou sous-jacent ;
– Saluer, sourire, faire preuve d’empathie, faciliter l’échange, trouver les bons gestes, les questions et (re)formulations les plus adaptées, mettre du liant humain dans l’échange (montrer son intérêt, plaisanter, dire un mot sur l’actualité…) ;
– Aller au bout de l’interaction, proposer une réponse immédiate ou différée mais précise. Quelle que soit la nature de l’échange, il a une conclusion : l’élève est invité à s’installer, son besoin d’information a trouvé une réponse, sa présence au CDI est prise en compte.
Ce déroulement type est à envisager avec souplesse et sera toujours adapté à la réalité de la situation, forcément unique et singulière. De ce fait d’ailleurs une typologie peut sembler difficile à esquisser. Toutefois, en en passant par les situations, les moments et les lieux, des distinguos peuvent être établis. De l’accueil d’un groupe classe en vue d’une séance à l’interaction individuelle, en passant par les échanges avec un petit groupe d’élèves ; de l’accueil à l’ouverture du CDI ou en début d’heure à celui de la mi-journée, après la « cantine », en passant par le rituel de fin de journée (qui relève aussi de l’accueil…) quand il s’agit d’annoncer la fermeture prochaine ; de l’accueil à l’entrée du CDI, voire dans le couloir d’accès, à l’échange à la banque de prêt (espace d’accueil en fait) en passant par les interactions dans le centre, pendant que le professeur documentaliste y circule ou est assis avec des élèves, les situations sont nombreuses et la liste en est ouverte : il appartient à chacun de bâtir son modèle et de voir à chaque fois, comment il procède et comment il peut améliorer les choses. Le caractère unique et singulier, humain et pédagogique, des situations d’accueil soulève aussi la question de leur évaluation. Il s’agit de garder trace de ses pratiques en choisissant quelques situations témoins sur une période donnée et de les analyser pour en dégager les éléments de réussite et les points de progression. C’est bien le degré de satisfaction des usagers qui constituera le baromètre : qu’on en passe par un relevé d’indices (élèves qui reviennent, qualité des échanges, sourires, « bonjours »…) ou, de façon plus formelle, par des entretiens qualitatifs qui mesureront satisfactions et attentes, il convient de se doter, autant que possible, d’indicateurs qui permettront de voir comment les « accueillis » réagissent aux signaux d’accueil qu’on leur envoie. Entendre ce que les élèves vivent et ressentent sur cette question, c’est se donner toutes les chances de faire du CDI « the place to be ». Une présence trop marquée à l’entrée, un « bonjour » impersonnel, une banque de prêt « muraille » ou, au contraire, une présence discrète qui laisse supposer une vraie disponibilité, une plaisanterie, une banque de prêt devenue lieu accueillant où l’on peut s’asseoir, rester et échanger : ce sont des entretiens avec un panel d’usagers qui permettront de voir ce qui, pour eux, est une bonne solution ou pas.
Quelques autres points qui touchent à l’accueil méritent par ailleurs une véritable attention. Ainsi, on aura prévu un protocole gradué pour les situations conflictuelles qui, elles aussi, ont des particularités quand elles ont lieu au CDI : quelles paroles, quelles postures, quels déplacements, quelles réactions, quelles sanctions ou punitions, quelles personnes recours ? On se méfiera des routines défensives qui conduisent à reproduire presque automatiquement un geste ou une parole pour se mettre « à l’abri ». L’échange qu’on abrège ou qu’on évite parce que la personne présente a posé problème antérieurement doit être interrogé et des solutions sont à construire. Sur ce plan, il sera donc bon de consulter des livrets d’accueil en bibliothèque, qui consacrent généralement quelques pages à ces problématiques, cet apport devant évidemment être complété et amendé car, en contexte scolaire, on dispose de démarches éducatives, d’appuis et recours différents en la personne des collègues et avec le régime de sanctions et punitions tel qu’il est présenté dans le règlement intérieur.
La présence de plusieurs personnels, éventuellement de statuts différents, prenant en charge les usagers d’un même CDI nécessite aussi une formalisation spécifique des modalités d’accueil : il est important qu’elles soient harmonisées entre les différents acteurs, afin que les élèves aient la certitude d’être accueillis dans les mêmes conditions, quel que soit leur interlocuteur derrière la banque d’accueil et ailleurs dans le CDI. Un consensus sera trouvé (modalités d’accès, niveau de « bruit »…) qui gagnera à être mis noir sur blanc, afin que l’on puisse s’y référer en cas de désaccord, le tout se faisant bien entendu en accord avec le règlement intérieur de l’établissement et les recommandations institutionnelles, celles de la circulaire de 2017 en particulier.
Accueillir, au-delà de constituer un moment et une interaction, c’est aussi prendre en compte les pratiques des usagers. Il conviendra de veiller à proposer des conditions matérielles, des ressources, des activités et des espaces qui permettront que celles-ci puissent se déployer et être valorisées. Du désormais classique manga à la pratique d’un instrument de musique en passant par le travail avec une imprimante 3D ou par le jeu, toutes les pistes qui vont dans ce sens méritent d’être envisagées et exploitées, car elles relèvent aussi d’un accueil entendu au sens large. Dans les conditions matérielles, on peut aussi mettre en avant la banque d’accueil (« banque de prêt », « bureau » du professeur documentaliste), lieu et meuble emblématique, qui n’est pas qu’un élément de mobilier dont le rôle serait neutre. Selon les choix qui seront faits, les interactions se trouveront modifiées. Ainsi, un meuble qui situera le professionnel sur le même plan spatial que l’usager, permettra par exemple que celui-ci puisse s’asseoir et échanger avec le professeur documentaliste, qui évitera que les deux interlocuteurs soient séparés, rendra l’interaction plus facile, plus fluide. De même à ce sujet, le positionnement de la banque d’accueil dans l’espace du CDI aura-t-il des incidences. Un bureau placé immédiatement à l’entrée, façon « poste de douane », une banque située au centre même du CDI, une banque réduite au minimum, voire mobile (sur roulettes…), voilà trois exemples de solutions dont on voit bien, pour chacune, quelle influence elles peuvent avoir sur les conditions d’entrée et d’usage des élèves10.
Ce geste essentiel qui mobilise toutes les compétences et expériences, dans sa complexité et son rôle-clé dans la vie du centre, mérite donc une résurgence – car il est là et bien là, mais presque invisible –, ne serait-ce que parce qu’il a un effet bénéfique multiple, augmentant l’attractivité du CDI (on revient là où on a été bien accueilli), l’image du professeur documentaliste (c’est souvent ce que les élèves retiennent : la manière dont ils ont été accueillis et écoutés) et la qualité de son expérience professionnelle quotidienne (moins de stress, plus de temps paisibles, moins de craintes de voir se renouveler une situation non désirée). Tout cela débouche sur un CDI plus convivial, plus efficace, où la réussite des élèves est facilitée par la fluidité des échanges, par le fait qu’ils trouvent dans le professeur documentaliste un interlocuteur expert et bienveillant sur qui ils peuvent compter, et dans le CDI un espace où ils seront bien, qu’ils pourront habiter11 confortablement et avec bonheur. Cette question de l’accueil pourra être envisagée plus largement, à l’échelle de l’établissement et intégrée à sa politique documentaire : accueillir un parent au secrétariat, accueillir un nouvel élève dans les différents services, accueillir un correspondant au standard téléphonique, sont autant de situations d’accueil qui méritent attention. De même, il sera bon de réfléchir à l’harmonisation des pratiques d’accueil dans les différents lieux de vie et de travail des élèves dans l’établissement12, vie scolaire, salle d’études, cantine, entrée de l’établissement, tout cela pouvant se faire avec l’appui expert du professeur documentaliste… La mise en avant de l’accueil implique, on l’a compris, une remise à plat des priorités dans le fonctionnement d’un CDI : faire passer le taux de fréquentation avant les statistiques de prêts, faire disparaître du règlement intérieur telle interdiction pour la remplacer par un droit, tout cela ne va pas forcément de soi mais semble pourtant indispensable si l’on souhaite effectivement mettre en avant l’élève et ses besoins ainsi que la dimension humaine et interpersonnelle du métier d’enseignant, du métier de professeur documentaliste.
Nous apprenons avec tristesse le décès de Madeleine CUCHIN, épouse de Roger CUCHIN, fondateur de la revue InterCDI, survenu le 15 janvier 2025 à 99 ans.
Si comme le disait Talleyrand : « Derrière chaque grand homme, il y a une femme », il est grand temps de lui rendre l’hommage qu’elle mérite.
En 2022, Madeleine nous avait reçus, avec sa fille Sylvie, chez elle, à Étampes, à l’occasion de la préparation du numéro spécial des 50 ans d’InterCDI. Élégante et chaleureuse, toujours l’esprit vif, elle avait évoqué, non sans malice, les débuts de la revue.
Au démarrage, la fabrication de celle-ci est aussi artisanale que familiale. Toute la famille (femme, enfants, nièce) est mise à contribution dans le petit pavillon du plateau de Guinette, à Étampes où nous étions reçus. Voilà ce qu’écrivait Roger Cuchin dans ses mémoires : « Je revois encore la table de notre salle à manger, encombrée de bulletins d’abonnement, de fichiers, de chèques… Je revois Madeleine reporter sur les premiers états, les noms et adresses des abonnés… » Il note également que celle qu’il présente comme sa plus proche collaboratrice commence un peu à « râler » contre l’envahissement de sa maison et contre le temps (y compris celui des vacances) que son mari consacre à la revue. Elle s’inquiète aussi, à juste titre, pour les frais de téléphone, d’électricité, de déplacements en voiture pris sur le budget familial. D’autant que Roger avance aussi sur son argent propre les fonds nécessaires à l’impression et aux envois des premiers numéros aux abonnés. Heureusement, le succès de la revue permettra un rapide remboursement.
Malgré tout cela, Madeleine sera toujours là pour épauler et soutenir les entreprises de son mari. Sa discrétion, son dévouement et sa gentillesse ne l’empêcheront pas d’être une femme de tête. Une femme sans qui la revue ne serait pas ce qu’elle est. Merci Madeleine.
Diversité des modalités d’accueil en bibliothèque et complexité de ses enjeux sont au centre de ce nouveau numéro d’InterCDI.
Diversité de l’accueil en CDI, permettant à chacun d’y trouver sa place : un « geste professionnel » à envisager dans ses différentes dimensions : humaine, pédagogique mais aussi numérique, insiste Bernard Heizmann ; l’auteur plaide pour un « accueil augmenté », à mettre en œuvre avec souplesse, en termes d’interactions et de droits plutôt que d’interdictions.
Diversité des ressources à un moment où les bibliothèques, confrontées aux défis des transitions numérique et écologique, sont appelées à devenir plus vertueuses : la recherche en cours d’Aude Inaudi sur les impacts environnementaux du numérique sur la chaîne du livre pose des questions intéressantes. Développer les collections numériques au détriment des fonds physiques n’ouvre pas forcément au bien commun. Les premiers résultats de l’étude invitent à ne pas s’en tenir à un seul chiffre, « si faible soit-il », pour évaluer le coût écologique du numérique, mais à prendre en compte les coûts masqués, alors que les équilibres existants sont bousculés (perte de patrimoine, fonds documentaires de moins en moins pérennes, fermeture de bibliothèques…).
Diversité des médiations autour du livre pour répondre aux besoins et attentes des usagers qui sont pluriels : Hélio Pajeú, dans un regard croisé sur les bibliothèques de Recife et de Paris, se centre sur la part des médiations artistiques et culturelles dans la formation des usagers-lecteurs. Dans la ligne du chercheur brésilien Paulo Freire, il défend l’idée d’une bibliothèque dialogique et participative : centre culturel promouvant imagination et créativité, et lieu de débats stimulant le sens de la communauté et permettant à chacun de se sentir valorisé dans sa singularité et sa différence. Les domaines de l’art, de la langue et de la culture sont fondamentalement imprégnés, selon lui, des principes d’inclusion et de démocratisation.
Prolongeant la réflexion pour les domaines de l’art et de la culture, la créativité et la diversité sont au cœur des autres rubriques de ce numéro, suivant ces mêmes principes. À l’exemple de la fiche pratique de Manon Saint-Pol, « IA et Instadéfi », qui traite de la génération d’image dans le cadre d’un défi littéraire (opportunités, dangers, enjeux) ; ou de l’ouverture culturelle signée Corinne Paris qui fait un focus sur le Mucem à Marseille, consacré tout entier aux cultures méditerranéennes (leur diversité, leurs dynamiques), avec l’ambition affichée d’être un haut lieu du dialogue interculturel ; ou encore du thèmalire sur le thème du « secret » en littérature jeunesse, un objet polymorphe décliné sur différents modes par Anne-Valérie Mille-Franc (secret des autres, secret intime, secret d’Histoire avec un grand H).
Que ce soient les professionnels de l’information-documentation, de l’enseignement ou encore des métiers du livre, chacun cherche à faire lire les plus jeunes, en s’adaptant aux nouvelles pratiques issues de la société du numérique, en les étudiant, ou en s’ouvrant à de nouveaux genres. Lire sur tous les sujets, sur tous les supports, pour se cultiver, pour développer son imagination, pour réfléchir mais également pour être capable de sélectionner, évaluer et utiliser les informations glanées sur le vaste web.
Agnès Deyzieux revient ainsi sur le Webtoon, bande dessinée coréenne, nativement numérique, destinée à être lue sur ordinateur et sur smartphone. Elle s’interroge sur les motivations financières, culturelles, sur les procédés utilisés par les nombreux éditeurs français qui adaptent ces BD en version papier : s’agit-il d’un simple phénomène de mode ou de nouvelles politiques éditoriales visant à conquérir des publics alternatifs ou encore à découvrir de nouveaux talents ? Cela augure-t-il de nouvelles pratiques de lecture durables ? Voici quelques-unes des questions qui sont posées.
Dans son gros plan, Manon Lefebvre nous recommande vivement la lecture des ouvrages de Cassandra O’Donnell, ancienne journaliste devenue autrice de romans, fantastiques pour l’essentiel. Une romancière qui sait s’adapter à tout type de lecteurs, dont les adolescents, en abordant des sujets qui les touchent : harcèlement, homosexualité, tolérance. Une autrice qui, de surcroît, fait preuve d’une grande accessibilité et qu’il est très facile d’inviter pour une rencontre avec les élèves.
Quant à Perrine Chambaud, elle réhabilite la littérature sentimentale dans un Thèmalire autour de la romance, plus particulièrement la new romance dont elle rappelle l’importance pour le monde éditorial (en matière de ventes, notamment) et la diversité dans les thématiques abordées. Un genre dont les qualités d’écriture ne cessent de s’améliorer, ce qui permet désormais aux professeurs documentalistes d’intégrer à leur fonds ce type d’ouvrage (en dehors de la Dark romance) qui constitue un moyen certain de développer le goût de lire chez les plus jeunes.
Autour de l’exemple de la plateforme numérique Gallica (BnF), Antoine Henry analyse comment les grandes bibliothèques nationales, confrontées à l’augmentation exponentielle des documents, numériques en particulier, intègrent l’IA dans leurs pratiques. Quelles en sont les conséquences sur le plan financier, mais également en termes d’évolution des métiers et des usages. Il rappelle que, si ces outils peuvent, entre autres, permettre une meilleure accessibilité des collections, ils supposent aussi le développement de collaborations interbibliothèques, une dimension éthique et l’apprentissage renforcé de compétences en littératie informationnelle, dans leur dimension critique, tout particulièrement.
Enfin, Florie Delacroix propose une fiche pratique clé en main dédiée à la plateforme Adage et au pass Culture. Cette fiche s’adresse à tous mais elle sera très utile aux professeurs documentalistes exerçant très fréquemment la mission de référent culture et ne pourra que valoriser leur rôle essentiel dans l’ouverture à de nouvelles pratiques de lecture, en suscitant, par exemple, des rencontres avec des auteurs venus de tous les horizons artistiques.
Un numéro riche qui rend compte de la diversité de nos pratiques. Bonne lecture !
La bibliothèque, définie par l’UNESCO comme « un centre d’information de proximité qui met à disposition de ses usagers toutes sortes de savoirs et d’informations » (IFLA-UNESCO, 2022)1 est un espace central dans l’accès à la connaissance dans nos sociétés contemporaines. Elle remplit une mission de service public en favorisant l’appropriation par tous du savoir. Toutefois, cette institution est confrontée à des antagonistes qui la mettent sous tension. Ainsi, le nombre d’ouvrages ne cesse de croître ; le périmètre des bibliothèques s’étend avec l’inclusion de nouveaux documents comme le dépôt légal du numérique2, alors que le nombre de personnels de ces institutions reste, au mieux, constant, voire, diminue ce qui a un impact sur leur capacité à offrir des services de qualité.
Pour gagner en productivité, les bibliothèques nationales investissent de plus en plus dans des solutions technologiques qui sont aujourd’hui regroupées sous le terme d’« intelligence artificielle ». Cette dernière est considérée comme une solution pour améliorer la gestion des données, la recherche et la formation.
Les promesses d’un accès simple à la connaissance via des outils comme ChatGPT (InterCDI, janvier-février 2024, n° 307) s’emparent du monde des bibliothèques où l’algorithme semble devenir une solution pour les aider à mener à bien leurs missions. Qu’en est-il réellement ? Est-ce une tendance aussi récente que cela ? Quels sont les usages qui sont explorés par les grandes bibliothèques en Europe ? Quels enjeux et défis doivent-elles surmonter ?
Pour répondre à ces questions, il est important de comprendre les enjeux et les défis auxquels sont confrontées les bibliothèques dans le contexte de l’évolution des technologies et du changement sociétal. Dans un premier temps, nous remettrons en perspective la nouveauté de l’IA, en lien avec les besoins des bibliothèques, avant de nous centrer plus précisément sur des initiatives récentes avec un focus particulier sur le cas de Gallica. Cela nous permettra d’élargir aux transformations en cours au sein des bibliothèques.
Des systèmes experts à l’IA
L’actualité technologique remet au premier plan des thèmes déjà présents il y a plus de trente ans. À l’époque, si le terme d’intelligence artificielle est présent, c’est plus le concept de système expert que les articles scientifiques traitent. Ces derniers visent à reproduire des mécanismes cognitifs d’experts d’un domaine particulier. Le système se compose d’une base de données, d’une base de règles et d’un moteur d’inférence. Dans les années 1980-90, nous observons déjà un intérêt dans les articles scientifiques pour la classification automatique, l’indexation, mais aussi le traitement des images. Les systèmes experts n’ayant pas donné satisfaction, le terme d’IA a pris le relais ces dernières années avec l’arrivée de l’apprentissage profond (deep learning). La figure 13 illustre le glissement qui s’est progressivement opéré.
Nous avons réalisé une recherche sur le nombre d’articles présents sur la base de données Web of Science. Nous avons utilisé les requêtes « expert systems AND libraries » et « artificial intelligence AND libraries » avec une recherche dans le titre des articles indexés.
Figure 1 : Évolution de l’usage des termes système expert et IA dans le contexte d’articles scientifiques concernant les bibliothèques
Les résultats mettent en évidence une décroissance nette des systèmes experts à partir du début des années 2000 et un intérêt grandissant pour l’IA à partir de 2019. Les thématiques associées – notamment l’amélioration de la recherche, l’indexation et le catalogage automatiques et, plus généralement, la transformation de la bibliothèque – restent toutefois les mêmes.
Sous l’appellation IA règne un flou artistique comme nous le verrons dans notre tour d’horizon des projets au sein des bibliothèques nationales en Europe. Dans les projets étudiés, nous retrouvons régulièrement l’usage de la reconnaissance optique de caractères (ROC ou Optical Caracter Recognition – OCR- en anglais), la reconnaissance de textes manuscrits (Handwritten Text Recognition ou HTR), la fouille de données ou d’images, mais aussi la génération de métadonnées ou l’aide au catalogage/indexation.
Tour d’horizon des projets d’IA
Dans cet article, nous nous appuyons sur le projet LibrarIn4 en cours (2022-2025), pour appréhender la ou les manière(s) dont les bibliothèques nationales déploient actuellement des solutions dites d’intelligence artificielle pour répondre à leurs besoins. LibrarIn se concentre sur la co-création de valeur entre usagers et bibliothèques, par l’intermédiaire notamment des services proposés. Trois dimensions de la valeur sont analysées dans ce cadre : sa nature et ses caractéristiques, ses modes d’organisation et d’implémentation et ses impacts.
Au sein du consortium de recherche, une tâche spécifique s’intéresse à la transformation numérique des bibliothèques. Pour répondre à nos questions de recherche, nous avons identifié les bibliothèques et les expérimentations suivantes (organisées par date de lancement) :
Tableau 1 : Présentation des terrains étudiés dans le cadre de LibrarIn
Pour chaque bibliothèque, une étude de cas est en cours avec des entretiens qualitatifs et une analyse documentaire. Ainsi, 70 entretiens ont été réalisés en 2024. Nous avons pu échanger aussi bien avec les chefs de projets qu’avec des acteurs plus politiques, mais aussi des représentants d’usagers. Nous nous sommes intéressés à l’impact de la transformation numérique, en particulier à la vague dite d’intelligence artificielle, le tout dans une perspective de co-création entre l’établissement public et ses usagers. Notre objectif étant de mettre en lumière les processus à l’œuvre et ses effets sur les services rendus.
Il est intéressant de noter que la BnF ou la bibliothèque nationale de Finlande ont lancé depuis de nombreuses années des expérimentations. Elles sont alors en mesure de diffuser le résultat de leurs travaux de recherche et développement (R&D) qui répondent à des besoins spécifiques. C’est dans cette logique que la BnF pilote le groupe de travail sur l’IA en bibliothèque au sein de la Conference of European National Librarians (CENL)5. Consciente des enjeux, la BnF a d’ailleurs déployé une feuille de route de l’IA qui couvre la période 2021 à 20266. Au sein de celle-ci, nous retrouvons les mêmes besoins (aide au catalogage et signalement ; gestion des collections ; exploration, analyse des collections et amélioration de l’accès ; médiation, valorisation et éditorialisation des collections et aide à la décision et au pilotage) que ceux auxquels les autres bibliothèques souhaitent répondre :
Figure 2 : Feuille de route IA de la BnF, pour en savoir plus, vous pouvez contacter ia@bnf.fr
Ces cinq grands domaines se retrouvent dans le tableau 1. Les projets présentés soulignent les besoins des bibliothèques pour mener à bien des missions relatives à :
• L’accessibilité des collections. Pour cela, elles mettent en place des dispositifs visant à rendre accessibles des documents non exploitables informatiquement préalablement (en particulier des fichiers numérisés dans un format image) ou des documents manuscrits qui sont difficiles à traiter par ordinateur.
• L’évolution des processus internes, en particulier des solutions sont déployées à la fois pour mettre en place de la maintenance prédictive (l’objectif étant de savoir quel ouvrage a besoin d’être entretenu/réparé pour assurer sa préservation) ou pour aider à optimiser le rangement et l’organisation des magasins.
La feuille de route évoque à plusieurs reprises Gallica sur lequel nous allons nous attarder plus précisément.
Le cas de Gallica à la BnF
Fer de lance de la BnF pour les questions de l’IA, la bibliothèque numérique Gallica, lancée en 1997 a pour mission de rendre accessibles les ressources patrimoniales de la BnF. Les défis technologiques ont fait prendre à Gallica une importance croissante et en font un terrain d’expérimentation. Ainsi, Jean-Philippe Moreux, expert IA à la BnF, a schématisé de la façon suivante l’évolution de Gallica :
Figure 3 : Historique du projet Gallica, J.P. Moreux (2022)
Nous pouvons observer l’importance des collaborations avec des acteurs externes, en particulier dans des contextes de projets européens. Ces échanges sont cruciaux pour la BnF, à la fois pour bénéficier de fonds nécessaires à ses travaux de R&D, mais aussi pour obtenir les compétences clés afin de les mettre en œuvre. Dans son schéma, Jean-Philippe Moreux distingue les projets : ceux centrés sur l’analyse/fouille d’images et ceux consacrés à l’enrichissement des documents (pour favoriser la fouille de données). Les innovations sont progressives même si une difficulté majeure reste l’intégration des prototypes développés (comme GallicaPix) dans le système opérationnel (ici Gallica) et la gestion de la mise à l’échelle de l’outil7. L’objectif de toutes ces expérimentations est de renforcer l’accessibilité des collections nationales et les usages associés.
En parallèle, un travail conjoint est réalisé avec des bibliothèques partenaires qui coopèrent avec la BnF pour mettre en ligne leurs collections à la fois dans leurs espaces et dans Gallica. Ce sont quasiment 300 bibliothèques qui utilisent Gallica en marque blanche à l’image de la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg qui propose un accès à une bibliothèque numérique Numistral8 basée sur Gallica.
Transformations en cours, quel(s) avenir(s) pour l’IA dans les bibliothèques ?
Les bibliothèques font face à de nombreux défis dans ce contexte. Si l’usage de ces technologies est de plus en plus accepté en interne, les besoins en compétences de pointe explosent. Pour y répondre, ces institutions qui, certes, accueillent de nouveaux métiers en se dotant de structures (comme le dataLab9 de la BnF) en leur sein, reposent principalement sur des partenariats avec des laboratoires de recherche (l’INRIA par exemple) ou des contrats de prestations auprès de sociétés de services ou de conseils.
Dans un contexte de restriction budgétaire, les projets relatifs à l’IA en bibliothèque demandent d’importants financements pour être menés à bien. Si des institutions, comme la BnF, arrivent encore à mobiliser des budgets propres pour certaines expérimentations, pour les industrialiser, les bibliothèques répondent de plus en plus à des appels à projets (notamment européens) ou à des partenariats avec des acteurs privés. Une difficulté rencontrée est celle de l’évaluation des projets d’IA. Peu d’entre elles mettent en œuvre une évaluation des impacts de leurs projets et donc sont capables de justifier les retombées concrètes associées.
Les bibliothèques, dont les missions fondamentales sont de plus en plus concurrencées par des acteurs privés s’inscrivant dans une logique d’extraction de la connaissance et d’accessibilité à celle-ci sont dans le même temps une source précieuse pour les acteurs du numérique. Nous pouvons noter un appétit croissant des géants du numérique pour les données structurées qu’elles produisent10. Leurs grandes quantités de données font de celles-ci une source intéressante pour un acteur qui souhaite entraîner un modèle informatique aussi bien sur du texte que sur des images. Elles sont alors de plus en plus sollicitées – parfois prédatées de manière sauvage lors de la phase d’entraînement des algorithmes11– par des entreprises pour mettre à disposition leurs collections pour l’entraînement d’algorithmes.
Avec la pression croissante des grandes entreprises du numérique, des États, mais aussi des contextes budgétaires contraints, se pose in fine la question de la place des bibliothèques et de leur positionnement dans le monde qui se dessine. De nouveaux espaces se construisent, ainsi la CENL permet à ses membres d’échanger dans un contexte européen. Une série de webinaires est actuellement proposée par l’organisation afin de diffuser le plus largement possible leurs avancées12. En parallèle, des collectifs se construisent comme AI4LAM (intelligence artificielle pour les bibliothèques, archives et musées) qui visent à mettre en relation les acteurs du secteur et à partager les bonnes pratiques, les projets en cours et toutes les questions que peuvent se poser les parties prenantes.
Nous pouvons noter aussi de plus en plus de ressources partagées par les bibliothèques pour s’aider mutuellement dans cet environnement mouvant. Ainsi, par rapport à un enjeu de taille qu’est l’évaluation de la sécurité du dispositif mis en place, la Library of Congress met à disposition sa grille d’évaluation des projets.
Pour résumer, à travers cet article, nous avons pu souligner des usages de technologies « intelligentes » que ce soit par la mise en place d’outils pour de la reconnaissance de caractères, dactylographiés ou manuscrits, de l’aide à l’indexation ou au catalogage, ou plus largement à l’accessibilité des collections. Des utilisations moins visibles sont aussi présentes, comme la maintenance prédictive, pour anticiper quel ouvrage restaurer, mais aussi pour optimiser l’organisation ou le stockage des collections. Ces usages croissants sont favorisés par les injonctions des tutelles politiques de réduire les coûts de fonctionnement de ces administrations publiques. Les bibliothèques se trouvent alors sur une ligne de crête où elles doivent trouver un équilibre entre leur mission fondamentale et les besoins des utilisateurs tout en tenant compte des logiques inhérentes à l’activité commerciale de certains partenaires privés.
Il nous semble alors que les réponses qui sont en train de se construire auront des conséquences importantes pour l’ensemble de l’écosystème (que ce soit les bibliothèques municipales ou associatives, ou encore les CDI) aussi bien en termes de financement qu’en termes de compétences tant pour les professionnels que pour les usagers. En effet, les nouveaux usages qui se développent s’accompagnent d’un besoin de formation et surtout du renforcement d’une littératie informationnelle afin d’avoir une réflexion sur les outils dits d’intelligence artificielle et sur leurs usages.
Le webtoon est-il un produit culturel numérique à la mode ou inaugure-t-il une nouvelle forme durable de bande dessinée ?
Le webtoon – mot-valise dérivant de web et du mot anglais cartoon – est une nouvelle forme de bande dessinée numérique, apparue en Corée dans les années 2000, qui s’est démocratisée par le développement d’Internet, des réseaux sociaux et le la téléphonie mobile. Porté par la Hallyu (la « vague » coréenne), le webtoon, comme les dramas télévisuels, le cinéma et la musique K-pop a profité de l’engouement mondial pour la culture coréenne qui a favorisé sa circulation à l’international. Il fait partie intégrante de cette politique de soft power sud-coréenne et participe d’une dynamique transmédia très porteuse.
Le webtoon désigne un récit qui combine images fixes en couleurs et textes dans un format conçu à l’origine pour écrans d’ordinateurs, désormais pour écrans de smartphones. Il est lu via la technique du scrolling. Le lecteur fait défiler verticalement les cases disposées les unes en dessous des autres avec le pouce. Certains le qualifient de bande défilée, d’autres de smartoon (contraction de smartphone et cartoon).
Cette bande dessinée, véritable révolution dans l’univers de la bande dessinée numérique, connaît un engouement dont les raisons et les enjeux mériteraient d’être décryptés. Mais ce qui nous questionne aujourd’hui, c’est l’intérêt des éditeurs français de bande dessinée pour l’adaptation de ces récits numériques en format papier et la multiplication des collections de webtoons sur notre marché éditorial. Ce phénomène soulève plusieurs questions : comment une bande dessinée digital native peut-elle être adaptée pour un format papier ? Quel en est l’intérêt ? Comment se passe cette mutation ? Ce nouveau segment éditorial inaugure-t-il une nouvelle forme de bande dessinée ? Nous essaierons de comprendre les enjeux de ce phénomène à travers une analyse de ce nouveau marché, des politiques éditoriales en cours et des publics ciblés.
Un nouveau segment éditorial dans le marché de la bande dessinée
Après que le webtoon a acquis visibilité et succès via les plateformes internationales et/ou françaises, voilà qu’il surgit de façon inattendue sur notre marché éditorial. Depuis 2021, plusieurs éditeurs exploitent le succès du webtoon numérique via des éditions au format papier, créant de fait un nouveau marché en pleine expansion. Adapter une bande dessinée digital native en bande dessinée « traditionnelle », créer une passerelle entre le format numérique et le format papier, élargir les publics, voici d’ambitieux défis. Des défis d’autant plus étonnants à relever qu’ils semblent aller contre l’air du temps, à l’heure où le numérique prend le pas sur toutes les formes de diffusion de contenus culturels.
En 2023, en l’espace de seulement un an, le nombre de séries disponibles a doublé. D’après GFK, 66 séries étaient disponibles en 2023 (soit 30 titres de plus qu’en 2022)1. Mangachat en comptabilisait, pour sa part, 76 avec 164 volumes imprimés en 20232. Et les ventes suivent : 800 000 exemplaires vendus en 2023 pour un chiffre d’affaires (CA) s’élevant à 12 millions d’euros. Bien sûr, ces chiffres restent minimes par comparaison avec le marché du manga qui affiche 40 millions d’exemplaires vendus et 331 millions de CA en 2023. Mais le segment ne peut plus être ignoré par les acteurs du marché.
Ce succès du webtoon papier ne surprend guère lorsqu’on prend en compte l’importance de la culture de l’imprimé en France. C’est ce qu’affirme Pascal Lafine, éditeur chez Kbooks, interrogé à ce sujet : « la France est un pays dévoreur de culture et notamment par le biais du papier » (Pommier, 2023). N’oublions pas également que le marché de la bande dessinée est depuis des années un des principaux moteurs de croissance du marché du livre en France (se situant en 2e position, derrière la littérature générale, entre 23 et 25 % de parts de marché ces dernières années). Le marché de la bande dessinée française propose une offre diversifiée que de nombreux pays nous envient : bande dessinée franco-belge, manga, comics, tous les segments représentatifs de la bande dessinée s’affirment, se mêlent, s’influencent sur le marché français. De grands éditeurs y côtoient des alternatifs, les grandes séries prospèrent et la bande dessinée underground peut aussi trouver son public. Que le webtoon, cette nouvelle forme de bande dessinée qui a du succès sur un support numérique, soit prise en compte par un marché éditorial qui s’est toujours diversifié au cours de son histoire n’est au final pas si incongru.
« La bande dessinée a en France une importance qu’elle n’a pas en Corée, argumente Guy Delcourt. Une partie de notre public est encore très attachée aux livres reliés, et c’est important de pouvoir leur proposer une version imprimée de quelques œuvres particulièrement populaires. » (Duneau, 2021.)
Pourquoi les éditeurs s’intéressent-ils à la publication de webtoons ?
Petit rappel historique sur le manwha en France3
La bande dessinée sud-coréenne n’est pas nouvelle en France. En effet, le manwha a connu une belle embellie dans l’hexagone au début des années 2000, avec une opération séduction réussie au festival d’Angoulême 2003 (renouvelée en 2006). La France connaît un pic éditorial avec 195 titres publiés pour l’année 2005 et 259 pour 2006. Le manhwa conquiert ainsi en France son premier marché extérieur. Si les chiffres sont bien moindres que ceux du manga à cette époque, ils sont nettement supérieurs au manhua venu de Chine ou de Hong Kong (41 titres pour 2006 et 74 titres pour 2007). Dans ces années 2005-2006, il n’est pas rare de parler de « vague du manhwa » et de lire des articles à ce sujet (Deyzieux, 2006, p. 18-21 et 69-79). Il faut préciser que la lecture et l’écriture du coréen s’organisant de gauche à droite, il y a peu de retouche graphique à envisager lors d’une traduction occidentale. Ce mode de lecture dans « le bon sens » comme la présence de la couleur dans la majorité des titres auront contribué probablement au succès du manhwa auprès du public à cette époque. L’importation de titres se raréfie dès 2008 (98 titres publiés) au profit du manga, peut-être moins coûteux pour les éditeurs français, plus populaire et mieux médiatisé. Mais l’explication de cette désaffection si rapide pourrait aussi venir de Corée où le format webtoon, devenu star de la culture coréenne, a tout bonnement supplanté, à la même époque, le manwha (papier).
On le voit, la bande dessinée coréenne n’est donc pas un segment nouveau en France mais elle revient en force sur le marché, sous cette forme webtoon, boostée par un immense réservoir de titres disponibles en ligne depuis dix ans et l’aura d’un solide succès international.
Une stratégie simple
En janvier 2022, la France compte déjà neuf plateformes proposant du webtoon. Quelques éditeurs papier remarquent cette tendance et ne veulent pas rater ce virage comme certains, passés à côté du manga, il y a vingt ans. Il faut se positionner rapidement, être pionniers. Pour les éditeurs, le choix des titres à publier peut sembler simple, il suffit de repérer et sélectionner ceux qui ont le plus de succès en ligne (nombre de vues, d’abonnés, de commentaires, de likes) et offrent a priori un certain potentiel économique.
C’est aussi l’occasion pour des auteurs d’être repérés et publiés. En ce sens, les plateformes jouent un rôle de prépublication, de découvreurs comme l’ont été les journaux de bande dessinée à une certaine époque. En Corée comme en France, le web est un espace où se faire remarquer, trouver des lecteurs et se forger une légitimité auprès d’un éditeur. La plateforme Webtoon propose de longue date Canvas, un portail d’autopublication de webtoons ouvert à tous, où les créateurs amateurs peuvent gérer tout ce qui concerne leurs œuvres. Une manière aussi de constituer, à moindre frais, un vivier de nouveaux talents. C’est ainsi que Pauline Croquet, journaliste au Monde rapporte le beau succès de Colossale : « Diane Truc et Rutile ne sont pas certaines que, si elles l’avaient d’abord posé sur la table d’un éditeur de BD, Colossale aurait pu paraître (l’histoire d’une ado, Jade, qui en cachette de son milieu aristocrate, s’adonne à la musculation). Or, forte de ses 80 000 abonnés et de cinq millions de lecteurs, leur série [publiée sur la plateforme Webtoon] a éveillé l’intérêt du milieu de l’édition, au point que plusieurs éditeurs se sont disputé les droits de l’adaptation en papier. » (Croquet, 2022.)
Mais une fois les titres repérés grâce aux plateformes, il faut adapter l’œuvre et ce passage du numérique au papier ne va pas de soi.
L’adaptation
Une manière d’aborder l’oeuvre
En matière de bande dessinée, une adaptation réussie à destination du public français doit être capable de proposer un livre de bande dessinée attractif, un produit abouti et pensé pour ce marché du papier. De plus, les éditeurs français souhaitent procurer à leurs lecteurs une nouvelle expérience, qui serait complémentaire de son homologue dématérialisé. Pascal Lafine, directeur éditorial chez Kbooks, affirme : «nous ne voulons pas faire comme les rares versions papier faites en Corée du Sud : du simple copié-collé des pages web» (Bauer, 2022). Il s’agit de proposer une bande dessinée à part entière.
Les caractéristiques du webtoon numérique
L’enjeu principal dans l’adaptation d’un webtoon au format papier est de pouvoir traduire le rythme et le flux du récit original, d’en restituer la dynamique. Or, certaines techniques de mise en page sont propres à ce médium numérique et ne peuvent donc pas être transcrites directement sur le papier, en particulier les longues images verticales et l’utilisation des blancs. Ce qui caractérise en effet le webtoon numérique, c’est sa mise en page verticale, adaptée à une représentation progressive et continue. En scrollant, le lecteur découvre peu à peu les cases qui figurent les unes en dessous des autres. Il s’inscrit dans un mouvement fluide et continu sans avoir de vision globale de l’épisode en cours. Tout se passe comme s’il n’y avait aucune limite au défilement d’une page internet : l’espace virtuel semble sans fin, tant et si bien qu’on parle parfois de toile infinie.
Dans le webtoon, souligne Philippe Paolucci, « quand on fait défiler une vignette, on ne sait jamais où elle va s’arrêter, et on ne sait jamais vraiment ce qu’il va se passer. L’écran cache une partie de la bande dessinée, alors que sur une page papier, on peut voir toutes les vignettes qui sont sur la surface du papier. Un effet de surprise se met en place dans ce mode de lecture défilant. » (Paolucci, 2012.)
Si dans la bande dessinée papier, en feuilletant, il arrive qu’on puisse lire par inadvertance ou par choix des images, c’est techniquement impossible dans le webtoon numérique. Le flux des images obéit à une contrainte chronologique stricte, les images s’enchaînent dans la durée, un peu comme au cinéma où le spectateur est soumis au déroulé de la pellicule et n’exerce aucun contrôle sur le flux des images qui défilent devant lui. Il s’agit d’un rythme narratif spécifique où les espaces blancs jouent un rôle majeur, en générant de la durée et du suspense entre les cases, des tensions comme des transitions entre des lieux ou des espaces différents du récit. Autant de pauses qui favorisent les respirations comme les ellipses narratives. Alors, comment passer de cet espace virtuel illimité à un espace physique limité, celui de la page ?
Repenser la mise en page
Adapter le webtoon numérique au papier se traduit par l’abandon de l’étagement des vignettes. Cette première contrainte suppose de revenir à la logique de compartimentage propre au format de la page, qu’il s’agisse d’une simple ou double planche. Or, retrouver la dimension tabulaire de la bande dessinée implique de repenser à la fois le découpage et la mise en page. Pascal Lafine (Kbooks) précise que «c’est d’ailleurs la partie qui coûte le plus cher car c’est très complexe. Il faut savoir où placer quelle case, combien de cases doivent être mises dans une page… pour donner un air de bande dessinée.» (Bauer, 2022.)
La page nécessite, du fait de sa dimension limitée et de sa forme rectangulaire, un agencement des cases qui, placées les unes à côté des autres, devront être redimensionnées. Cette première donnée du problème induit un réajustement des blancs dont la fonction d’origine se doit d’être restituée (pause, aération, mise en suspens). Par ailleurs, les textes qui sont souvent hors cases dans le numérique se retrouvent à chevaucher les images dans l’adaptation papier. Ces réassemblages successifs peuvent générer une sensation d’étouffement ou de compression/condensation. Il appartiendra donc à l’éditeur et plus particulièrement au «remonteur» de veiller à la qualité de cette «remise en page».
Il faut également trouver des techniques de narration propres à la bande dessinée imprimée qui traduisent les effets recherchés dans l’œuvre originale. Louis-Baptiste Huchez, directeur éditorial chez Ototo, précise : « Il est des techniques propres au papier pour la mise en page, qui nous permettent de recréer une expérience de lecture émulant les sensations que l’on a pu ressentir au format numérique : créer l’attente en plaçant un cliffhanger au bout d’une page, jouer sur la taille des cases pour créer de l’emphase, les doubles pages… » (Camps, 2024.)
Aux enjeux narratifs s’ajoutent les contraintes techniques. Les dessins pensés pour le web supportent mal l’agrandissement et peuvent apparaître flous. Le manque de profondeur de champ des images conçues pour le smartphone se traduit à l’impression par un effet d’aplatissement. Les couleurs chatoyantes ou pimpantes à l’écran ne sont pas adaptées au papier et perdent souvent leur attrait. La double planche nécessite au surplus une harmonisation chromatique qui n’a pas été pensée dans le format original puisqu’elle n’était pas nécessaire. Alors, les éditeurs cherchent des solutions et n’hésitent pas à changer ou retoucher les images d’origine avec l’accord des auteurs ou des studios.
C’est ce qu’explique Pascal Lafine (éditeur chez Kbooks) : « Par exemple, dans Qu’est-ce qui cloche avec la Secrétaire Kim ? les dessins et les couleurs sont différents de la version webtoon car l’auteur les a retravaillés pour l’édition papier. Dans True Beauty, le cadrage de certaines illustrations dans le webtoon ne permettait pas au lecteur de les voir en entier, alors que c’est le cas dans l’édition papier. » (Bauer, 2022.) Ces quelques exemples illustrent la variété et parfois la complexité des solutions à mettre en œuvre pour chaque adaptation, qui touchent à des enjeux de nature artistique, technique et économique.
L’adaptation d’un webtoon sollicite ainsi des compétences multiples ; au sein des maisons d’éditions ou des studios, c’est pratiquement tout un métier qu’il faut réinventer pour passer d’un support à l’autre, d’une conception à une autre. « Nous avons une personne qui remonte tous nos webtoons, explique l’éditeur de Toth-M, Eloi Morterol. Une première proposition de maquette est envoyée à l’auteur, qui décide ensuite quels dessins refaire, quels plans doivent être modifiés. » (Pommier, 2023.)
Certains affirment que la version adaptée en France parvient même à séduire les éditeurs coréens -un retour au pays d’origine avec une french touch ajoutée !- et pourrait même s’exporter vers d’autres pays. Pascal Lafine s’en enorgueillit ainsi : « Nous collaborons très étroitement avec les éditeurs et les auteurs coréens, qui valident la maquette que nous réalisons pour la version KBooks. Ils en sont tellement satisfaits que nous avons même eu des demandes pour utiliser la mise en page que nous avons créée pour l’édition française dans le cadre d’édition papier en Corée et dans d’autres pays. » (Camps, 2024.) Il semble bien que ce travail d’adaptation, aussi complexe soit-il, ait stimulé plutôt que freiné les éditeurs français. La multiplication des collections papier dédiées au webtoon sur le marché actuel en témoigne.
Politiques éditoriales
En trois ans, de nombreux labels webtoon papier sont créés en France, attachés à de grands, moyens ou petits éditeurs, souvent de bandes dessinées ou de mangas. En 2023, on comptabilise 16 éditeurs sur le marché français, de tailles et de natures différentes4.
Le format de publication choisi est sensiblement le même chez tous les éditeurs, facilitant ainsi une visibilité des titres adaptés : autour de 250 pages, en couleur, dans le sens de lecture occidental (puisque c’est le format d’origine), un format A5 (15 x 21 cm), un papier épais, souvent glacé, un soin apporté à la maquette et un prix autour de 15 euros. Les couvertures paraissent particulièrement travaillées. Le recours à des vernis sélectifs qui permettent de mettre en relief ou en surbrillance des détails graphiques, jouant de contraste avec le pelliculage mat des rabats produit un effet haut de gamme (voir, par exemple, la couverture de Omniscient Reader’s Viewpoint).
Pour les éditeurs, le choix du format A5 est technique : «Les pages étant en couleur, il y a une perte de la précision des traits qui est résolue par le format 1,5, idéal pour une bonne visibilité.» (Bauer, 2022.) Ce format qui rappelle celui utilisé en France dans les années 2000 pour la publication des premiers manhwas donne l’impression d’une forme de continuité éditoriale.
Le soin apporté à la maquette, le format et le prix situent d’emblée ce livre sur le marché de la bande dessinée et non du manga5. On voit que la cible éditoriale visée est large, amateur de bande dessinée, de comics, de mangas mais ayant un portefeuille plus étoffé que l’amateur lambda de manga et donc a priori plus âgé.
Toutefois, certains éditeurs baissent les prix de 15 € à 12,95 € le tome pour se démarquer de la concurrence. Michel Lafon précise, lui, avoir baissé le prix à 10,95 € pour Le Retour du Clan Hwasan, «car c’est une série très longue. On essaie de s’adapter aux moyens du lecteur. Même si on est sur du 300 pages en couleurs. Baisser les prix est un défi, mais on y croit pour pérenniser le marché. On souhaite associer les meilleures séries aux meilleurs tarifs avec la meilleure communication.» (MaLo, 2023.)
Les politiques éditoriales au sein des maisons sont diverses, se concentrant soit sur des titres d’une seule origine (Chine, Europe ou Corée comme Wavetoon) soit mixant des titres de différentes origines (comme Kbooks).
Les éditeurs négocient au cas par cas, avec l’éditeur coréen quand une version papier est déjà existante (ce qui est rare), avec les plateformes ou directement avec les auteurs, le plus souvent avec des studios réalisant des webtoons, nombreux en Corée.
Pour les éditeurs, publier des webtoons papier, c’est la possibilité de sortir un livre de bande dessinée, sur lequel un véritable travail éditorial est mené, mais avec des coûts maîtrisés et un succès quasi garanti. Cela permet de se positionner sur un marché concurrentiel et de préempter une place avant que d’autres ne l’occupent. D’où la nécessité de nouer des partenariats solides avec les éditeurs et auteurs coréens afin de s’inscrire durablement sur le marché. Examinons deux collections majeures du marché afin de préciser leurs lignes éditoriales et découvrir quelques titres.
Zoom sur deux collections
Kbooks créé en 2021 par Delcourt, un éditeur majeur sur le marché de la bande dessinée, apparait comme un des labels français les plus prolifiques. En 2023, le label compte 51 volumes publiés pour 22 titres. À l’origine, la collection fonctionnait en synergie avec la plateforme Verytoon, créée conjointement par Delcourt. Mais bien que celle-ci ait fermé en 2023, le label papier continue. L’éditeur avoue qu’il préfère faire ce qu’il sait faire (des livres) plutôt que de gérer une plateforme digitale de diffusion qui demande des investissements lourds face à une concurrence internationale féroce. « Delcourt, dont l’activité sur le webtoon n’est pas encore rentable, a jugé qu’il valait mieux arrêter les frais, surtout face à des rivaux aux poches plus profondes, et se recentrer sur son cœur de métier. » (Richaud, 2023.) Le succès de leur premier titre publié en 2021, Solo Leveling, qui s’est vendu à près de 200 000 exemplaires dans l’Hexagone en quelques mois, a conforté l’éditeur dans ses choix, tout en incitant les autres à entrer dans la course. En 2023, Solo Leveling comptabilisait 1,2 million d’exemplaires vendus (ensemble des opus papier de la série). Pour compléter l’offre, l’édition du roman original chez l’éditeur ainsi que des adaptations en jeux vidéo et en dessin animé paraissent en 2024. L’éditeur précise néanmoins : « Bien que nous ayons publié Solo Leveling en premier, je m’efforce de ne pas rester dans le même genre (action-fantaisie). Le but est que le webcomic soit représenté dans tous les genres et styles. » (Bauer, 2022.)
Voici quelques titres du catalogue, sélectionnés parmi les séries les plus populaires, toutes plateformes confondues, qui effectivement varient les genres et publics ciblés.
La comédie romantique Qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ? qui décrit une relation amoureuse entre le vice-président d’une entreprise et sa secrétaire est à l’origine un light novel écrit par Jeong Gyeong Yun en 2013, avant d’être adapté en webtoon pour l’éditeur Kakao. Le récit dans ces deux formats numériques remporte un très large succès en Corée ainsi que son adaptation en drama (film live), disponible dans 47 pays. True Beauty de Yaongyi relate le parcours d’une jeune fille harcelée à cause de son apparence qui va, grâce à la maîtrise de l’art du maquillage, devenir populaire. Ce titre numéro 1 sur la plateforme Webtoon a donné lieu à une adaptation télé très remarquée (un des rôles masculins est incarné par ChaEun Woo, un chanteur de
K-pop très populaire dans le monde entier). Hellbound est un récit d’anticipation, dérangeant et brillant, qui met en scène une société dominée par la peur et la haine issues du fanatisme. Son auteur, Yeon Sang-Ho, réalisateur de Dernier Train pour Busan, en a conçu lui-même l’adaptation cinématographique pour la plateforme Netflix.
On s’aperçoit que le choix des titres est lié à leur succès en ligne, à leur originalité thématique mais aussi à leur transmédialité ; tous ont une adaptation anime, télévisée ou cinématographique et cumulent les trois critères d’élection.
Wavetoon Pika, éditeur majeur sur le marché du manga, a choisi en 2023 pour sa collection webtoon papier le terme Wavetoon qui fait écho au terme de la Hallyu (la “vague”) rappelant ainsi la déferlante du soft power culturel coréen à travers le monde. L’éditeur publie donc exclusivement des webtoons coréens, mettant l’accent sur la qualité de traduction. Il travaille en partenariat avec Redice Studio, un des créateurs majeurs de webtoons coréens qui adapte souvent des webromans à succès en webtoons. Le studio développe également ses propres licences dans l’animation et les jeux vidéo. Le catalogue Wavetoon ne compte aujourd’hui que cinq séries (totalisant onze volumes) mais est amené à croître prochainement.
La collection est lancée avec un des titres phares, n° 1 de la plateforme Webtoon, Omniscient Reader’s Viewpoint. À l’origine, c’est un webroman écrit par singNsong, cumulant plus de 40 millions de lecture et qui est adapté en 2020 en webtoon par le studio Redice. Dans ce récit fantastique, flirtant entre survival et deathgame, le héros se retrouve plongé dans un monde apocalyptique, qui ressemble étrangement à celui décrit dans le dernier webroman qu’il vient de finir de lire. Devenu «lecteur omniscient», il est capable d’anticiper les évènements et se retrouve contraint à des choix dangereux capables d’en modifier le cours… Second titre phare de la collection, Father, I Don’t Want This Mariage met en scène une jeune femme qui se retrouve propulsée dans un univers de cour impériale, identique à celui du dernier roman qu’elle a lu. Ne voulant pas subir le sort funeste de l’héroïne, elle change son comportement et dévie le cours des évènements de leur trajectoire initiale. À l’origine webroman puis webtoon à succès, le plus lu de la plateforme Tappytoon, l’histoire mêle avec aisance la romance et les intrigues de cour, en y ajoutant humour et autodérision, réinvestissant avec ironie les clichés de la romance et du conte de fées.
On voit que les titres choisis pour l’édition papier présentent les mêmes caractéristiques que chez l’éditeur concurrent : les récits ont connu le succès dans leurs formats numériques d’origine (webroman ou webtoon) et ils sont sans cesse recyclés dans des formats différents.
On peut souligner ici que le webtoon numérique est au cœur d’un écosystème global caractérisé par la transmédialité. Il est multiadapté en animé, en série TV, en drama, en jeux vidéo. Il convient aussi de noter que fréquemment lui-même est déjà le fruit d’une adaptation. De nombreux webtoons proviennent en effet de webnovels ou de light novels, des récits de fiction au format feuilleton publiés en ligne par des auteurs parfois inconnus mais qui ont pu rencontrer un large succès. L’adaptation du webtoon numérique en bande dessinée papier ne serait donc qu’un aspect parmi d’autres de cette transmédialité qui le caractérise.
Il est aussi intéressant de noter que de nombreux récits de webtoons, en choisissant comme cadre fictionnel la lecture ou le jeu vidéo, les mettent en valeur dans un procédé d’autoréférence ou de mise en abyme : le héros est projeté dans l’œuvre qu’il lit ou dans le jeu avec lequel il joue, devenant ainsi le personnage principal de sa fiction. Un procédé qui valorise par là même les pratiques culturelles de la lecture et du jeu vidéo.
Des genres dominants genrés
Les deux titres précédemment cités surfent sur le courant isekai très prisé en manga (un sous-genre de la fantasy, autour d’un personnage téléporté ou réincarné dans un univers parallèle), mais il en exploite les ressorts de façon très différente et y ajoute des thèmes propres au webtoon. À savoir pour Omniscient Reader’s Viewpoint, des références insistantes au jeu vidéo (statistique, niveau, compétence, stratégie des personnages) et au jeu de rôle (choix, énigme, quête). La référence aux jeux vidéo est, en effet, omniprésente dans le webtoon, qu’elle soit évoquée de façon réaliste ou humoristique – par exemple Let’s Play met en scène le quotidien d’une héroïne gameuse – ou traitée directement en plongeant le héros dans un monde virtuel et digital (Solo Leveling, The Gamer, Level up with the Gods, The World after the fall). Les codes restent assez proches du shônen manga mais les personnages sont souvent plus âgés et les ambiances plus sombres. On peut penser que ces titres attirent un public masculin, adolescent, amateur de jeux vidéo, capable d’apprécier les références et les détournements présentés. Le public féminin semble plutôt ciblé par des romances intégrant les références autour des réseaux sociaux (Qu’est ce qui cloche avec ta vie en ligne ?)
Dans Father, I Don’t Want This Mariage, on reconnaît, à quelques variations près, un scénario commun à bien d’autres webtoons romance comme L’Impérieux Destin du Dr Elise, Dites-moi princesse ! Moi, fille du Roi ! ou encore Comment Raeliana a survécu au manoir Wynknight. Une jeune femme, souvent orpheline, arrive dans un monde de fantasy dont elle connait les enjeux par avance et tente de se faire une place dans ce monde, la plupart du temps une cour royale ou impériale, totalement fantasmée. Sur fond de conflits politiques, d’intrigues de pouvoirs et de jeux de séduction, ces héroïnes se battent avec leurs armes pour échapper à un destin tracé d’avance. Seule la mort atteint la vilaine, pour sa part, joue sur ces doubles références (du jeu en ligne et de la noblesse de cour). Ce titre met en scène une héroïne qui, après avoir enchaîné les parties d’un jeu à la mode, se réveille dans un des personnages, la méchante, dont la mort est assurée à chaque fin de partie. Pour échapper à cette destinée funeste, la jeune femme doit effectuer les choix les plus ardus. L’intérêt de ce récit tient, à ce que, dans ce jeu devenu réalité, le personnage maltraité de la méchante fait écho à la propre histoire de l’héroïne, brimée par ses frères et ignorée par son père.
Ces derniers titres cités empruntent plus ou moins à un sous-genre de l’isekai, appelé La Vilaine, qui s’est largement fait une place, aussi bien dans le light novel, le manga, l’animation que le webtoon. Ces récits développent le parcours de jeunes filles mettant tout en œuvre pour contrarier les scénarios qui les mènent à leur perte, métamorphosant en définitive histoire et personnage. Y aurait-il un côté cathartique à ces récits où les héroïnes apparaissent comme des femmes d’action qui rejettent un destin qui ne leur convient plus ? Pour Wangho Lee, PDG de D&C Média, éditeur coréen de webtoon qui souligne que la totalité des titres webtoon avec le mot Villainess remporte un franc succès, le mouvement féministe actuel y aurait sa part d’influence6.
Quel(s) public(s) ?
Plutôt que de voir dans le segment webtoon un marché concurrentiel à la bande dessinée ou au manga, les éditeurs y voient l’opportunité de créer une offre complémentaire capable de croiser des publics et de favoriser l’arrivée de nouveaux publics à la bande dessinée. Pour l’instant, vu l’absence d’études sur les origines et motivations des lecteurs/acheteurs de ce segment, nous ne sommes amenés qu’à faire des hypothèses.
Si on pense qu’une partie du lectorat de webtoon en ligne est éloignée du livre, les amener à en lire et en acheter est un défi de taille. « Le webtoon amènera vraisemblablement à la lecture par le smartphone, des personnes qui n’y seraient jamais venues par le livre7. » Ces tout nouveaux venus à la lecture, via le smartphone, vont-ils apprécier une lecture sur papier ? Il semblerait que les éditeurs espèrent recruter ceux qui seraient désireux de posséder physiquement leurs séries préférées. On mise bien sur le goût du papier encore vivace dans notre culture. Si la forme digitale est préférée pour l’immédiateté et également la gratuité, le papier est jugé plus adéquat pour la conservation, l’approfondissement, la relecture, la valeur sentimentale et sensuelle qu’il peut procurer. N’oublions pas que la lecture de webtoons numériques implique une lecture pressée, rythmée par le scrolling. Le livre de bande dessinée avec ses doubles planches permet, au contraire, de revenir à une lecture plus lente, où chacun peut choisir son rythme de lecture, feuilleter, sauter des chapitres, revenir en arrière…
Mais l’amateur de webtoon n’est pas forcément réfractaire au livre. Il peut avoir choisi le format digital car celui-ci offre des contenus variés, des thèmes nouveaux, une autre façon de raconter. Ce peut être le cas des jeunes qui décrochent de la lecture à l’adolescence et se tournent, autour de la vingtaine, vers le webtoon numérique. En proposant des œuvres sur papier qui abordent les thématiques qui pourraient satisfaire leurs attentes, les éditeurs misent sur leur passé d’anciens lecteurs et sur la possibilité d’un retour vers le livre.
Ce peut être également le cas d’un public féminin pendant longtemps peu attiré par la bande dessinée. Or, on sait que ce public fréquente les plateformes webtoon, qu’il est séduit par les contenus axés sur la romance développée sous toutes ses formes variées (comédie, fantastique, société), un genre qui a justement été longtemps boudé par les éditeurs franco-belges. Ainsi, sur la plateforme Delytoon qui propose une offre conséquente de romances, 75 % des lecteurs sont en fait des lectrices. Les éditeurs papier qui n’ont pas manqué de le remarquer proposent logiquement une offre qui va dans ce sens.
Enfin, un amateur de bande dessinée qui découvre le webtoon sous sa forme papier et qui souhaite renouveler ses lectures ou se tenir au courant des nouvelles tendances sera sans doute tenté d’aller jeter un œil sur les plateformes pour expérimenter un mode de lecture plus immersif. Pour Thierry Rodriguez, Digital Manager chez Verytoon, il y a bien une forme de complémentarité : « Les deux supports peuvent se nourrir l’un l’autre. Le public smartphone sera content de trouver une édition Collector d’une grande série webtoon. Et le public librairie qui va découvrir nos séries en papier pourra avoir envie d’aller lire la suite en numérique. C’est un cercle vertueux. » (Chareyre, 2022.)
Ce que confirme l’éditeur Guy Delcourt : « Notre public demeure très polyvalent, il est capable de lire à la fois du webtoon et de la bande dessinée imprimée. Il faut attirer un nouveau public qui va circuler entre les différentes formes de bande dessinée. » (Rissel et Pasamonik, 2021.)
Constitué de lecteurs ou non lecteurs de récits dessinés, le public de webtoon papier peut donc provenir de nombreux milieux. Une chose est sûre : la variété des genres abordés par le webtoon appelle un public large et diversifié. Si bien que certains, comme Pascal Lafine (Kbooks), pensent que le webtoon papier pourrait incarner « la BD de la prochaine génération comme le comic a été celle des années 80-90 et le manga celle des années 2000-2010 » (Camps, 2024).
On ne sait pas encore quel avenir économique aura le webtoon papier. Les éditeurs parviendront-il à proposer une offre cohérente et attractive sur un marché très concurrentiel et en constante mutation ? Faire un acte d’achat pour le lecteur reste un choix difficile, surtout pour une clientèle jeune, habituée à obtenir des contenus culturels numériques gratuits. Dans une période d’inflation, opter pour la gratuité est tentant.
La bande dessinée enracine notre culture dans le monde du papier qui renvoie à l’ancien temps, le webtoon, lui, est le reflet d’un monde high-tech et ultra-connecté. Au-delà des supports et des techniques à la fois proches et distinctes que développent ces deux mediums, on peut s’interroger sur le type de lecture qu’ils engagent, et ce, sans les opposer, juste en soulignant leurs spécificités. Si, en France, on dit «lire» des bandes dessinées, en Corée, on utilise le verbe «regarder». Si le webtoon numérique se regarde plus qu’il ne se lit, le webtoon papier inaugurerait-il une expérience de lecture nouvelle, différente et complémentaire de la bande dessinée ?