Professeur et documentaliste, l’équation (im)possible ?

Récemment, un article du Monde de l’éducation titrait sur « le blues des professeurs documentalistes » (26/01/21), une profession singulière, métissée, à la double mission : gestionnaire d’un centre de ressources et enseignante, mais sans discipline propre et sans heures de cours dédiées. Le constat n’est pas nouveau, qui le plus souvent pointe le malaise identitaire des professeurs documentalistes, en lien avec la dualité de la fonction, et à la suite un positionnement incertain et un manque de reconnaissance sur le volet formation.

Comment gérer la dualité pédagogie-gestion au quotidien en CDI ? Comment enseigner tout en essayant de répondre aux différentes missions incombant aux professeurs documentalistes ? Et qu’est-ce qu’enseigner ? Les articles initiaux de ce numéro d’Inter-CDI proposent une réflexion sur ces questions, et tentent d’y apporter des réponses concrètes, tirées des observations et des expériences des auteures. La démarche est volontaire et située, chaque témoignage est singulier. Deux idées en ressortent, qui se rejoignent, suggérant de concevoir le CDI comme un « environnement capacitant » et/ou un « Commun » de l’établissement : porteur de formation et d’initiatives pour les élèves, stimulant leur disposition à s’engager dans des expériences et à apprendre/se former.
Avec l’idée de Commun, telle que définie par Kaltoum Mahmoudi, il s’agit de construire collectivement un espace de ressources partagées, avec des élèves volontaires, promus délégués ou tuteurs, qui prennent en charge la gestion du CDI en l’absence des professeures documentalistes : le soir dans le cadre de l’internat, ou en journée lorsque les professeures documentalistes assurent leur mission pédagogique, dans ou hors CDI. Ce mode de gouvernance n’est pas sans difficulté selon l’auteure, il bouscule les modes de fonctionnement établis et les représentations des acteurs, et nécessite de faire des compromis. Le projet se veut politique autant que pédagogique, il signe un engagement militant, soucieux de prioriser le mandat pédagogique.
Pour Léa Gillet, dynamiser l’environnement CDI, c’est aussi aider les élèves à mobiliser et utiliser les ressources à leur disposition, pas seulement mettre des ressources à disposition. Or, la dualité documentaliste-professeur peut générer des situations incapacitantes lorsque l’apprentissage est empêché, ou même décapacitantes lorsque les conditions de travail sont dégradées. Aussi insiste-t-elle sur le nécessaire dialogue Direction-Vie scolaire-CDI visant à rompre avec l’idée, bien ancrée, d’un « CDI fermé » alors même que la professeure documentaliste enseigne. Faire avec ces contraintes oblige à se réinventer en permanence ; les manières d’enseigner se trouvent questionnées. Dans ce contexte, la réalisation, par les élèves, d’émissions webradio sur la vie et le fonctionnement du CDI est envisagée comme un projet capacitant : une occasion de partager des savoirs, info-documentaires et techniques, et de donner une visibilité aux activités mises en œuvre au CDI, « justifiant » la fonction enseignante.
La note de lecture sur l’ouvrage de Florence Lhomme La relation pédagogique, signée Florence Michet, prolonge la réflexion sur la dimension « enseigner », ses modalités, ses espaces. Le discours est centré sur la salle de classe, ce que regrette la rédactrice ; mais les professeurs documentalistes peuvent trouver là « des clés pour construire » (pédagogie de projet, interdisciplinarité, autonomie, collaboration…), comme autant d’aides à la mise en œuvre d’un environnement capacitant et de leviers pour faire bouger un système traditionnellement normé.

Professeur et documentaliste, une équation délicate, qui invite au mouvement et à la réinvention. Ce dont témoigne ce numéro, riche en propositions : au-delà de la réflexion engagée sur un sujet sensible, il ouvre des perspectives, offrant outils pratiques, veille numérique, pistes de lecture, et faisant une large place à l’ouverture culturelle.

Essentiel / Non essentiel ?

Parcourir les réseaux sociaux, ces derniers temps, permet de mesurer la colère des collègues face au mépris institutionnel dont les professeurs documentalistes sont à nouveau, – éternellement devrait-on dire ? – victimes par le refus de leur octroyer la prime informatique versée à tous les professeurs…“à l’exception des professeurs de la discipline de documentation”, sous prétexte qu’ils ne seraient pas devant élèves tout en étant professeurs, quel paradoxe !
Directement liée à la conception très limitée de l’acte pédagogique révélée par ces simples mots, la méconnaissance ministérielle ou l’ignorance volontaire d’une partie de nos missions atteint ici des sommets inégalés depuis la constante interprétation à géométrie variable du décret d’août 2014 sur la récupération des heures d’enseignement. Pourtant, le statut de professeur documentaliste, créé par le CAPES de documentation de 1989, réaffirmé par le référentiel des compétences professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation de 2013, est clairement entériné par ces textes qui détaillent nos fonctions pédagogiques tout comme notre utilisation quotidienne des outils informatiques, inhérente à notre mission de gestion d’un centre de documentation mais également à notre rôle primordial dans l’éducation aux médias et à l’information, sauf à considérer que les CDI n’ont pas évolué depuis leur création en 1973, dans le mouvement des pédagogies innovantes.
Le refus de la dérisoire prime informatique n’est que la goutte d’eau qui fait déborder le vase mais génère “en même temps” une mobilisation sans précédent des professeurs documentalistes et un intérêt médiatique inespéré pour notre profession.
En attendant, les professeurs documentalistes continuent d’être submergés d’injonctions numériques et pédagogiques contradictoires, sans que jamais un véritable programme de co-enseignement critique d’EMI vienne donner un cadre et des orientations clairs pour la mise en œuvre de cet enseignement.
Hélas, les préjugés concernant les professions liées à la culture ont la vie dure, c’est tellement vrai qu’une nouvelle classification a récemment vu le jour : essentiel / non essentiel. Orwellienne à souhait, elle frappe d’exclusion tout ce qui porte atteinte à sa pensée binaire, soit l’ensemble du monde culturel. En relisant Borgès, qui lui connaissait les limites de tout classement, on ne peut que constater l’arbitraire, l’absurde et l’inanité d’un tel choix.
La revue InterCDI, fondée sur la pratique collaborative des professeurs documentalistes, depuis 1972, tient à rappeler ce qui fait la richesse de notre profession, à savoir la pluralité d’exercice, laquelle se manifeste par la diversité des contributions de chaque collègue. Elle prouve à quel point les professeurs documentalistes s’investissent dans leur métier et participent, au même titre que chaque autre professeur, dans le respect de leur liberté pédagogique et missions propres, au développement de l’esprit critique et à l’enrichissement de l’horizon culturel des élèves.

EMI versus obscurantisme

Une véritable éducation aux médias et à l’information : rien n’a jamais semblé plus urgent mais rien n’est aussi négligé en dépit d’une actualité dramatique, très fortement liée à ce déficit permanent. Les choix effectués en la matière dans les nouveaux programmes du lycée posent question : répartir les compétences ÉMI et info-doc dans les disciplines sans nommer explicitement le professeur documentaliste comme co-enseignant ou référent dans ces domaines, ne facilite la tâche de personne et renvoie chaque professeur à ses propres compétences, souvent très disparates, sans qu’aucune formation collective ne soit proposée aux enseignants.
Les exemples sont pourtant nombreux sur le terrain, de formations à deux voix, professeurs documentalistes et professeurs d’autres disciplines, dans lesquelles chacun accorde ses pratiques. Ceci, même si la suppression des dispositifs interdisciplinaires, qui officialisaient la pédagogie de projet et la présence du professeur documentaliste, complexifie la mise en place d’un parcours cohérent de formation à la culture informationnelle de tous les élèves.
Faire preuve d’esprit critique face à l’information, recouper les informations en comparant différentes sources, comprendre les mécanismes de la rumeur et des fake news, sensibiliser au cyberharcèlement, savoir analyser les images, respecter le droit à l’image, utiliser les réseaux sociaux de façon responsable et sécurisée, constituent plus que jamais des savoirs essentiels que chaque citoyen se doit de maîtriser. Logiquement inscrits dans les programmes, ils devraient être prioritairement pensés avec le concours des professeurs documentalistes qui trouveraient là les moyens et la reconnaissance indispensables pour assurer leurs missions. Y a-t-il vraiment une prise de conscience institutionnelle du fait que les réseaux sociaux, massivement utilisés dans le quotidien par une très grande partie de la population, doivent être une priorité didactique dans l’éducation nationale ?
Non pas que les réseaux sociaux soient à eux seuls responsables des récents attentats : il est bien évident que de multiples facteurs, historiques, sociaux, politiques, entre autres, expliquent ces événements inacceptables.
N’oublions pas que notre collègue, Samuel Paty, était professeur d’Histoire-Géographie avant d’être professeur d’ÉMI, comme l’y enjoignent les programmes officiels. Comment une séance pédagogique sur la liberté d’expression avec comme support des caricatures peut-elle conduire à un assassinat ? Cet attentat ignoble atteint l’éducation nationale au cœur de ses missions : faire respecter le principe de laïcité et transmettre les valeurs de tolérance, de liberté, de fraternité et d’égalité.
N’oublions pas que d’autres attentats se sont produits récemment, en particulier devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. Viser la presse, viser les médias, quel meilleur moyen pour faire taire la liberté d’expression et tout esprit critique.
N’oublions pas que le procès des attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher est en cours, filmé pour l’Histoire comme le rappelle Martine Sin Blima Barru, une des commissaires de l’exposition Filmer les procès, un enjeu social, actuellement présentée aux Archives nationales. Nous avons choisi de réaliser un gros plan sur cette exposition dont la thématique alliant justice, image et mémoire, colle tragiquement à l’actualité tant en ce qui concerne les faits de terrorisme que ceux relatifs à la crise sanitaire. En effet, même si le procès du scandale du sang contaminé n’est pas dévoilé dans l’exposition, les Archives nationales en conservent l’enregistrement. Enfin, il nous est apparu qu’une visite commentée avec les élèves de cette exposition pourrait contribuer à l’éducation au regard, à l’image, à la subtilité critique et analytique indispensable à chaque citoyen.

Les voies de l’oral

Cette rentrée bien particulière ouvre une nouvelle année scolaire marquée par le « Grand Oral » auquel se soumettront les élèves de classe Terminale préparant les cinq épreuves finales du baccalauréat 2021. Les compétences orales évaluées relèvent d’une part de la capacité pour l’élève à prendre la parole en public, d’exploiter ses connaissances et d’autre part de développer une argumentation en lien avec son projet personnel. Les professeurs documentalistes sont doublement mobilisés à la fois pour la préparation et la participation au jury. Pour autant leurs actions menées au CDI, au sein des établissements scolaires et dans des cadres pédagogiques non formels participent de longue date de cette didactique de l’oral. Les activités dans leur diversité, les projets engageant les compétences en jeu dans le Grand Oral montrent une multiplicité d’entrées qui ne peuvent être réduites à ce seul domaine de « l’oral ». En effet, les apprentissages info-documentaires convoqués, la manière dont leur progression sont conçues relèvent pleinement du champ des oralités. Ce numéro de dossier se classe résolument dans cette perspective, celle d’expliciter, analyser des situations de communication, des actes de langage, en somme des faits culturels. Car chaque prise de parole évoque un contexte particulier : celui de l’oralité première aux situations de communication ordinaire, interpersonnelle, et celui de l’oralité seconde qui fait référence à un oral médiatisé et surtout relie l’écrit à l’oral pour reprendre la terminologie de Walter J. Ong. Ce dossier distingue au sein des pratiques professionnelles deux axes d’orientation qui par ailleurs se rejoignent souvent : l’enseignement de l’oral inscrit dans une démarche d’éducation aux médias et à l’information et plus globalement du développement la culture informationnelle et la pratique de l’oral dans une approche davantage communicationnelle faisant appel aux techniques du corps, à un art de dire et de parler.
Car comme l’évoque Sylvie Plane il ne s’agit pas d’enseigner un oral mais plutôt des oraux selon des cadres et enjeux de communication pluriels et de les extraire d’une représentation influencée par l’écrit. Elle souligne ainsi dans son approche historique toute la complexité du rapport entre l’Ecole et l’enseignement de l’oral oscillant entre maîtrise de la langue et maîtrise du discours. Ces objectifs de maîtrise s’articulent de manière fondamentale, essentielle avec ceux de l’éMI : les contributions d’Isabelle Martin et Blandine Schmidt interrogent les dispositifs médiatiques et analysent la démarche communicationnelle inscrite dans le dossier du CLEMI « se préparer à l’oral par la pratique médiatique », celle d’Emily Bouillon et d’Emeline Bis montre bien comment une classe media permet de travailler des apprentissages de maîtrise de la langue, de prise de parole, de connaissance des médias grâce à l’animation d’une webtv par les élèves. Stéphanie Quattrociocchi expose l’intérêt double de l’expérimentation du LabAurascope autour de l’enseignement de l’oral, à la fois pour l’élève et pour l’enseignant grâce à la vidéoscopie. Autant de lectures qui éclairent la démarche proprement info-documentaire des pratiques pédagogiques autour de l’oralité.
Bien parler selon des contextes variés relève également du développement de compétences psychosociales, d’estime de soi, de confiance, de compréhension de codes culturels, de signes pour bien argumenter ses propos, être capable de redonner voix à un texte par une interprétation juste, personnelle et donc par le fait de comprendre et de s’approprier une voix autre. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Cyril Delhay, auteur du rapport éponyme explicite son dessein politique de faire de l’apprentissage de l’oral un levier d’égalité des chances. Cette réactualisation, dans les programmes scolaires, de la nécessité de développer les compétences orales des jeunes adolescents fait écho au pouvoir que la parole maîtrisée donne. En reprenant son propre parcours il nous livre les clés de son enseignement d’un art oratoire, ce qui entre en résonance avec les déambulations jansoniennes proposées par Martine Liagre, la pratique du booktube selon Djamila Aït Hammi, la participation à des concours de lecture à voix haute conduite par Cécile Combettes. Virginie Seba, professeure documentaliste, slameuse, poète, nous fait partager la part sensible de son propre enseignement dans une dernière étape de ce voyage en oralité(s).
Au printemps dernier des voix se sont tues dans les théâtres, salles de spectacle vivant… peu de temps cependant pour reprendre par d’autres voies médiatisées, du podcast jusqu’au simple téléphone permettant des consultations poétiques avec pour mot d’ordre « Tenir parole ». Gageons que la lecture de ce numéro vous accompagne dans vos expérimentations par-delà les conversations masquées, la distanciation sanitaire, pour permettre aux élèves de « tenir parole » à leur tour.

Acteurs de demain

La crise épidémique vécue depuis mars dernier est un choc social majeur, une épreuve collective terrible puisqu’elle touche l’ensemble de la planète. Confinement quasi général des populations, arrêt de l’activité économique du pays, fermeture des établissements scolaires… une situation jamais vue.
Une catastrophe de ce niveau, d’ampleur mondiale, conduit à repenser l’ensemble des valeurs qui prédominent et dirigent le monde depuis des dizaines d’années, sinon plus. Chacun d’entre nous est appelé à être acteur du relèvement. Et demain commence dès aujourd’hui. Nous sommes nombreux à attendre un changement de paradigme : l’humain, la nature, les biens communs doivent être des priorités.

Aussi ce numéro d’Inter-CDI, très riche, vous permettra d’aller plus avant dans la connaissance de notre univers professionnel et de la nécessité de changements radicaux.

L’article critique de Kaltoum Mahmoudi en est la parfaite illustration : troisième assemblée de la République après l’Assemblée nationale et le Sénat, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a publié en décembre 2019 un avis portant sur « Les défis de l’éducation aux médias et à l’information ». L’EMI y est proclamée « Grande cause nationale », mais on cherchera en vain les enseignants du secondaire, leurs actions dans les propos de la rapporteure de l’avis. Parmi les 34 personnalités auditionnées aucun professeur documentaliste, un seul représentant de l’enseignement secondaire : un proviseur de lycée ! Comment peut-on à ce point ignorer l’engagement et le travail mené par les enseignants ? Kaltoum Mahmoudi s’appuie sur une méticuleuse analyse lexicologique pour montrer combien l’expression « éducation à l’information » est peu formulée en regard de celle des « médias ». Claude Baltz l’affirmait : « pas de société de l’information sans culture informationnelle », d’abord ! En conclusion elle fait le constat d’un manque de visibilité, voire d’une forme de méfiance vis-à-vis des actions d’EMI et propose une orientation différente de l’exercice professionnel offrant une garantie plus assurée à notre avenir pédagogique. À chacun d’en juger.
Florie Delacroix consacre une importante note de lecture au livre « Culture numérique » de Dominique Cardon, professeur de sociologie à Sciences Po. Cette somme très complète constitue une grande partie des connaissances que doivent maîtriser les professeurs documentalistes en matière d’EMI et particulièrement pour le programme de SNT. Les origines historiques d’Internet… de l’idéologie utopique des pionniers à la récupération marchande des GAFA. Les réseaux sociaux numériques et les comportements en ligne, une typologie… qui sont les youtubeurs ?… le droit à l’oubli… les élèves et le paramétrage de visibilité des informations publiées… le système médiatique, médias et journalistes aujourd’hui… les fausses informations… les lois de l’économie numérique. Données personnelles et algorithmes, le Big Data, l’Intelligence Artificielle, quelle régulation face à une « société de contrôle » ? Florie Delacroix souligne, dans ce livre, l’absence de l’évocation des conséquences environnementales générées par Internet.
Gabriel Giacomotto et Jean-Marc David ouvrent notre curiosité sur les Punks, un mouvement culturel underground d’origine anglo-saxonne des années 1970-80. Expression de la vitalité d’une jeunesse contestataire rejetant la société mercantile, à la recherche de plus de simplicité et de modes de vie alternatifs dans une société en crise. C’est l’hiver du mécontentement, les grandes grèves au Royaume-Uni, les pénuries, l’ascension de Margaret Thatcher et celle de Ronald Reagan, l’essor du néo-libéralisme. Musique, mode, graphisme, le « faire soi-même », la contre-culture britannique a infusé les milieux créatifs des années 70. Nombre de références proposent des pistes pédagogiques d’études en langue, en philo sur le nihilisme… l’art peut-il être un contre-pouvoir ?

Du mode d’existence des savoirs

À un moment où le système éducatif traverse une zone de turbulences, souvent passées sous silence dans les médias, comme le met en évidence Céline Millet dans sa tribune, alors que le monde enseignant se trouve bousculé dans ses propres pratiques, ce nouveau numéro d’Inter-CDI vous invite à une réflexion sur les modes d’existence des savoirs et leur circulation dans les CDI. Est mise en avant l’idée d’une école du partage, ouverte sur le monde et dont les professeurs documentalistes seraient les éléments moteurs, avec un focus sur les savoirs de l’information-documentation, considérés dans un sens large, entre savoirs savants, savoirs quotidiens, savoirs d’action, prenant corps dans les usages et les pratiques, qu’ils soient formels ou non formels.
Le CDI, un espace autre, lieu participatif et de créativité ? Raribah Gatti et Florence Michet abordent cette question, chacune à sa manière, insistant toutes les deux sur la place de l’humain dans le processus d’appropriation des savoirs : retenant une entrée « lieu de savoir » (Jacob, 2014) pour la première, convoquant les savoirs de la réflexivité et de l’altérité comme analyseurs des dynamiques de flux et de circulation des savoirs ; pensant la reconfiguration des espaces dans un rapport souple aux savoirs pour la seconde, articulant lieu de vie et espaces d’apprentissage, favorisant à la fois bien-être, convivialité, acquisition de savoirs et expression de la créativité.
C’est cette même idée de savoir, un bien commun « au cœur du lien social », que développe Timothée Mucchiutti dans la note de lecture consacrée aux « Communs dans l’enseignement » : le rôle facilitateur du CDI y est souligné, en ce qu’il se prête à des initiatives diverses en tant qu’espace culturel de construction collective des savoirs, de participation, de partage et d’échanges.
Éducation du regard par Corinne Paris, immersion dans l’univers sandien avec Jean-Marc David, plongée dans des histoires de jumeaux avec Violaine Beyron, mais aussi pauses de déconnexion par Florie Delacroix, sont quelques-unes des nombreuses autres pistes explorées dans ce parcours au cœur des savoirs.

Après la lecture de ce numéro, vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas…

Liberté, égalité, sororité

De nombreux textes éducatifs prônent l’égalité filles – garçons, la lutte contre les violences en général et plus particulièrement contre celles faites aux femmes. Les dernières mesures issues du Grenelle des violences conjugales vont bien évidemment dans le bon sens : « formation sur l’égalité entre les filles et les garçons dispensée au personnel de l’Éducation nationale », « nouvelle convention interministérielle sur l’égalité », réalisation d’un « guide sur les comportements sexistes et violences sexuelles ». Néanmoins, ces décisions ne font que poursuivre, certes avec quelques évolutions, des politiques déjà menées depuis les années 80, lesquelles n’ont visiblement pas donné les résultats escomptés.

Ainsi, en dépit de la multiplication des textes et annonces, être femme dans l’Éducation nationale, même majoritaire – plus de 70 % des personnels – signifie très souvent être discriminée. Le récent bilan social du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse 2017-2018 souligne la persistance de profondes inégalités :
• Statutaires : la présence des femmes diminue avec l’importance de la fonction.
• Salariales : elles ont moins de primes, font moins d’heures supplémentaires, notamment.
• Enfin, elles restent majoritaires dans les disciplines considérées comme féminines ; pas besoin d’aller chercher très loin, la documentation est essentiellement féminine…
Le rapport en question préconise d’appliquer aux personnels les valeurs enseignées aux élèves, encore faudrait-il regarder de près ce qu’on leur enseigne, comme le rappelle le Centre Hubertine Auclert dans son étude sur les stéréotypes sexistes dans les manuels…

Pour essayer de comprendre comment de telles violences et de telles discriminations peuvent perdurer, y compris au sein de l’Institution qui est censée les combattre le plus fermement, nous vous proposons une Ouverture culturelle sur les violences psychologiques et physiques que subissent toujours de nombreuses femmes chaque jour. Agnès Deyzieux, quant à elle, essaie de déterminer si le shôjo manga est un manga pour filles qui véhicule des clichés de genre ou si nos préjugés sont les seuls responsables de cette vision sexiste et réductrice. Afin d’approfondir notre compréhension des phénomènes violents, Florie Delacroix analyse rigoureusement l’ouvrage du sociologue Gérald Bronner, La Pensée extrême ou comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques ; la Fiche Intercdi autour de la Communication NonViolente expose une méthode pour les prévenir. Le Thèmalire d’Hélène Zaremba sur les romans gore pose, quant à lui, la question de l’interprétation et de l’influence de la littérature, ici violente ou plutôt sanguinolente, sur nos représentations sociales et sur nos actes ; mais cela fait bien longtemps que l’on ne met plus d’ouvrages à l’index sous prétexte d’une influence morale pernicieuse.

L’éradication des violences, bien réelles, exige le développement et l’enseignement d’une véritable culture égalitaire, par tous les membres de la société, par toutes les Institutions et pour tous… Objectif : changer les mentalités !

SNT, quid des profs docs ?

Les nouveaux programmes du lycée induisent de profonds changements dans l’enseignement info-documentaire, en raison de la suppression de nombreux dispositifs interdisciplinaires (TPE, EE, notamment), dans lesquels le professeur documentaliste avait toute sa place. Un nouvel enseignement obligatoire émerge en seconde générale et technologique : sciences numériques et technologie, lequel découle, en partie, de l’ancien enseignement d’exploration informatique et création numérique. Dans la continuité de cette formation, très axée sur le numérique, sont créés l’enseignement de spécialité numérique et sciences informatiques en première et terminale ainsi qu’un CAPES d’informatique dès 2020. Selon le ministre de l’Éducation nationale, une agrégation verra le jour prochainement. Qu’en est-il de la création d’une agrégation en information-documentation ?

Bien que nullement cité explicitement, le professeur documentaliste, principal porteur de l’éducation aux médias et à l’information, peut intervenir dans ce nouvel enseignement qui s’inscrit dans la progression des apprentissages d’une culture de l’information et des médias entamée au collège. En effet, le programme de SNT intègre des thématiques en lien direct avec la didactique de l’information-documentation : le web, les réseaux sociaux, les données structurées, la photographie numérique, en veillant à préciser leurs impacts sur les pratiques humaines. Fiabilité des sources, fake news, données, droit à et de l’image, pour n’en citer que quelques-unes, constituent des notions info-documentaires déjà enseignées par le professeur documentaliste, ce qui aurait dû conduire à inclure officiellement ce dernier dans cet enseignement. Ceci d’autant plus que les heures dispensées dans ce cadre, que ce soit en co-intervention ou seul, sont appelées à être récupérées, conformément à la circulaire de mission n° 2017-051 du 28 mars 2017.

Pour preuve de la nécessaire implication des professeurs documentalistes dans ce programme d’EMI/SNT, au sommaire de ce numéro, une Fiche Intercdi « SNT et documentation » par Florie Delacroix ainsi que plusieurs articles sur le harcèlement et le cyberharcèlement à l’école, la cyberviolence étant l’un des sujets transversaux étudiés en sciences numériques et technologie… Sandrine Leturcq et Yohan Haquin, respectivement professeur documentaliste et CPE, définissent les actions conjointes possibles avec l’ensemble de la communauté éducative pour lutter contre ce fléau, amplifié de surcroît par les réseaux sociaux.

Jeu et apprentissage en dialogue

Gamification, ludification, ludicisation, nombreux sont les mots qui rendent compte, à partir des années 1980, du mouvement d’expansion des pratiques ludiques dans la société et de la place prise par le jeu comme outil et/ou support d’apprentissage.
La question n’est pas nouvelle. Dès l’Antiquité, les cartes sont utilisées pour faire découvrir des connaissances sur les planètes, les vertus cardinales, les muses… À la Renaissance, la journée type d’une éducation humaniste fait une place au jeu pour apprendre les mathématiques. Reconnu pour son potentiel éducatif, le jeu irrigue peu à peu la société. Au cours du XVIIe siècle, la notion de plaisir y est associée, même si la visée est instructive plus qu’éducative : mythologie, jeux généalogiques, jeu de l’oie à finalité morale… Mais c’est au XIXe siècle que le jeu s’installe comme une activité éducative sérieuse : jeux scientifiques, jeux pour les filles, et surtout jeux de lecture se développent dans une période d’alphabétisation de masse. La notion de travail-jeu visant une production apparaît, dans la mouvance de l’éducation nouvelle.
Si l’opposition jeu-travail reste un marqueur de la représentation du jeu dans la société, depuis les années 1980, avec l’arrivée des jeux vidéo, puis le développement du ludo-éducatif et des serious games, le jeu n’est plus considéré comme une activité ponctuelle ou non sérieuse : il est pensé comme un vecteur d’apprentissage. L’enseignement, les bibliothèques, les musées s’inscrivent dans un même mouvement. Dans un rapport à Mme la ministre de la Culture et de la Communication en février 2015, Françoise Legendre, Inspectrice Générale des Bibliothèques plaide « pour une conjugaison fertile » entre « Jeu et bibliothèque » par la construction d’une politique concernant les jeux, en cohérence avec le projet documentaire de la bibliothèque.
Qu’en est-il aujourd’hui du côté des CDI et des professeurs documentalistes ? Le présent dossier articule réflexions théoriques et retours d’expérience pour questionner les pratiques ludiques dans leur rapport à l’apprentissage. La première partie « Comprendre » interroge de manière réflexive la relation Jeu/Apprentissage, deux facettes complémentaires qui rejoignent un même objectif, et propose des éléments pour inscrire le jeu, en tant qu’objet documentaire, dans un cadre formel : via la mise en œuvre d’une politique ludique, dans une démarche d’établissement ; puis, selon une approche sensible, en partant des représentations des élèves ; l’aménagement de l’espace et du temps sont essentiels à la réussite d’un tel projet.
Les deux volets suivants font état d’expériences vécues, à partir de projets initiés au quotidien dans les CDI, avec leurs réussites et leurs limites, questionnant à l’occasion la posture du professeur documentaliste : tout d’abord en se plaçant du côté des « usages du jeu », dans un CDI où, si tout est culture, tout peut être pédagogie ; puis, du côté de la « conception de jeux », conjuguant esprit de création, plaisir de collaborer, et valorisation-communication, vers un public élargi.
Jeu de l’oie, ouverture culturelle, fiches pratiques, viennent enrichir et ponctuer ce dossier, montrant que professeurs documentalistes et CDI sont pleinement inscrits dans ce mouvement. L’opposition jeu-travail ne semble plus être un marqueur de la représentation du jeu en bibliothèque/CDI.

Merci à toutes et à tous d’avoir bien voulu partager vos expériences et/ou vos réflexions qui font la richesse de ce numéro de rentrée. Bonne lecture !

Merci Véronique !

Entrée au sein du comité de rédaction d’InterCDI en 1990, Véronique Delarue a partagé, avec enthousiasme et à longueur de numéros, ses réflexions sur l’évolution de notre mission et ses prises de position pour la défense de notre métier. C’est à ce titre qu’en 2010 elle a été élue à la tête de l’association à la suite de José Frances et qu’elle signait son premier éditorial :
« Responsable et engagée ». Une profession de foi qu’elle n’a jamais démentie et que nous continuerons à défendre. Portée par de nouvelles fonctions, elle n’a pas souhaité renouveler son mandat. Gabriel Giacomotto a pris le relais en avril 2019, bien déterminé à poursuivre le travail de ses prédécesseurs.

Nous tenons à rendre hommage à Véronique pour toutes ces années où elle a incarné notre revue et s’est battue avec passion pour la reconnaissance de la spécificité de notre identité professionnelle. Dans cette période où, chacun le sait, la presse subit de fortes tempêtes, elle a su tenir la barre d’une main ferme et maintenir le bateau à flot. C’est en partie grâce à elle si nous sommes une des seules revues pédagogiques de l’Éducation nationale rescapée de cette lame de fond qui a balayé quasiment toutes les autres.

Nous la remercions chaleureusement pour ces années de passion, d’exigence et de sacrifices personnels et sommes fiers de vous présenter ce dernier numéro réalisé sous sa direction.
Partie pour un nouveau périple et de nouvelles aventures nous lui souhaitons bonne route. Nous garderons le cap…

Merci Véronique !