Représentation des minorités dans les littératures de l’imaginaire contemporaines

Historiquement, certaines branches des littératures de l’imaginaire ne sont pas dénuées de représentations diverses. Nous pensons notamment aux premiers romans de vampires du XIXe siècle dans lesquels les lecteurs et lectrices pouvaient retrouver des personnages homosexuels. Nous pouvons par exemple citer des œuvres comme Carmilla, de Sheridan Le Fanu, dans laquelle le protagoniste principal éponyme séduit Laura avant d’en faire sa victime. De même, la relation de deux des personnages secondaires du Dracula de Bram Stocker, Mina et Lucy, peut être lue comme une relation amoureuse, même si cela n’est pas dit explicitement.
De manière contemporaine cependant, les littératures de l’imaginaire, comme la fantasy ou la science-fiction, ne sont pas réputées pour la diversité de leurs figures héroïques. Au contraire, il leur est souvent reproché la prédominance de personnages masculins et les rôles très secondaires et stéréotypés accordés aux personnages féminins, ainsi que l’absence de protagonistes issus de minorités. Néanmoins, une nouvelle génération d’auteurs, et surtout d’autrices, s’attache désormais à combler ce manque. Toutes les œuvres proposées ici sont donc principalement axées autour d’héroïnes et comptent toutes un ou plusieurs personnages LGBT+, non-blancs et/ou porteurs d’un handicap.

Les récits fantastiques : une autre manière de représenter le réel

Le roman fantastique a pour caractéristique de proposer des intrigues se déroulant dans un monde réaliste et souvent contemporain, tout en introduisant des faits et/ou des personnages surnaturels. Ainsi, les contextes et les normes sociétales que l’on trouve dans ces récits ne sont pas créés de toutes pièces par l’auteur et correspondent à ce que connait le lecteur, même si d’autres éléments relèvent de l’imaginaire. C’est donc un bon outil pour introduire dans un texte une dimension de diversité et pour reproduire la société telle qu’elle est vraiment, que cela joue ou non sur l’intrigue.
Plusieurs auteurs proposent notamment des personnages principaux porteurs d’un handicap. Si ce handicap peut parfois avoir un rôle dans l’aventure qui se déroule dans le roman, puisqu’il peut par exemple être considéré comme un obstacle de plus à dépasser ou générer une compétence supplémentaire, il faut avant tout s’attacher à la notion de représentation des personnes handicapées. Celles-ci demeurent en effet extrêmement peu visibles dans la fiction en général, et d’autant plus lorsque le handicap n’est pas le sujet central de l’œuvre. Dans Les Entremondes, de Sean Easley, les jumeaux Cameron et Cassia ont été abandonnés par leur père qui ne leur a laissé en héritage qu’un médaillon chacun. Grâce à ces petits objets, Cameron va parvenir à se déplacer dans le monde entier en un clin d’œil, atterrissant dans des univers plus féériques les uns que les autres. Si Cassia, en fauteuil roulant à cause d’une maladie génétique, n’a pas un rôle de premier plan dans ces aventures, elle tient tout de même une place importante dans le récit. Dans Alana et l’enfant vampire, à l’inverse, c’est bien le personnage principal qui est porteur de handicap. Alana est issue d’une famille de chasseurs de vampires, mais son jeune âge la condamne à poursuivre sa scolarité au collège pendant que ses parents et sa sœur partent en mission… jusqu’à ce que sa route croise celle d’un jeune vampire et qu’elle se lance elle-même dans l’aventure. Ainsi, Alana souffre de douleurs chroniques, ce qui permet à l’autrice de mettre au jour les handicaps invisibles. Par ailleurs, ce roman s’intéresse également aux thématiques de genre avec un personnage important non-binaire, tout comme aux orientations sexuelles minoritaires, puisque la sœur d’Alana est lesbienne. De plus, les lecteurs et lectrices apprécieront également que tous les personnages ne soient pas blancs.
Les thématiques LGBT+, justement, sont présentes dans plusieurs romans fantastiques, souvent sous la forme de romances entre deux personnages du même genre. C’est le cas par exemple de Passing Strange, d’Ellen Klages, un roman historique qui se déroule dans le San Francisco des années 1940 et qui s’attache aux destins de six femmes homosexuelles, tout en y associant une ambiance magique. Dans un registre plus merveilleux, nous pouvons également citer À la tombée du ciel, de Sophie Cameron, dont la protagoniste principale, Jaya, d’origine srilankaise, tente de surmonter le décès de sa mère. Dans le même temps, le monde fait face à un phénomène étrange : des créatures angéliques, que Jaya et ses amis vont tenter de protéger, tombent du ciel. Dans ce contexte, l’homosexualité de Jaya est abordée via la relation romantique qu’elle noue avec Allie. Enfin, dans le domaine de la littérature young adult d’horreur, Rory Power met en scène dans Wilder Girls un pensionnat pour jeunes filles isolé sur une petite île et frappé par un virus. C’est dans cet environnement cruel, dans lequel les survivantes souffrent autant des conséquences de la maladie que de la faim, que naît une histoire d’amour entre deux des personnages mis en avant par l’autrice, Hetty et Reese.
Ainsi, comme on le voit avec ces quelques titres, la littérature fantastique, pour adolescents et jeunes adultes notamment, parvient ces dernières années à proposer des figures héroïques moins normées et donc plus diverses.

Nouveaux mondes, nouvelles normes ? Le traitement de la diversité dans la fantasy

Cette évolution se retrouve également dans la littérature de fantasy qui est pourtant traditionnellement marquée par un manque criant de diversité. Du côté des publications pour adolescents, le diptyque Eon et le douzième dragon / Eona et le collier des dieux d’Alison Goodman, paru en poche en français en 2011 et 2012, met en scène une jeune fille se faisant passer pour un garçon pour devenir dresseuse de dragons. Au-delà de cette réflexion sur les rôles genrés, c’est sans doute l’un des premiers romans pour la jeunesse à proposer un personnage de femme transgenre, en la personne de Dame Dela, qui accompagne et conseille l’héroïne dans ses aventures. Toujours pour les collégiens, côté bande dessinée cette fois-ci, nous pouvons parler de Princesse princesse, de Katie O’Neil, qui met en avant des personnages issus de minorités tout en tâchant de déconstruire les stéréotypes habituels des contes de fées.
Pour les lecteurs plus aguerris, à qui la lecture d’épais romans de fantasy ne fait pas peur, voici un panel de récits, écrits par des femmes, qui s’attachent à mettre à l’honneur des personnages qui n’ont généralement pas leur place dans ce genre littéraire. L’Héritage des rois passeurs, de Manon Fargetton, par exemple, place son intrigue entre deux mondes, le nôtre et un autre plus fantasmagorique. On y suit notamment Raven, héroïne lesbienne et princesse, qui cherche à récupérer sa place sur le trône du Royaume d’Ombre. Comme dans ce roman, il semble que la création d’univers conçus autour de sociétés matriarcales soit favorable à la mise à l’honneur de personnages LGBT+. C’est le cas par exemple du roman de Jeanne Mariem Corrèze, Le Chant des cavalières, qui nous fait découvrir un royaume principalement féminin et dont l’héroïne, Sophie, est homosexuelle, comme de nombreux autres personnages, sans que cela ne prête aucunement à conséquence. Il faut également évoquer l’un des gros succès de l’année dernière, Le Prieuré de l’oranger, de Samantha Shannon. Dans ce roman, parsemé de personnages LGBT+ et racisés, nous suivons particulièrement la reine Sabran qui doit consolider sa présence sur le trône et faire face aux manigances de ses ennemis. Elle se lie amoureusement à Ead, une mage en mission secrète dans le royaume. Outre ces deux personnages principaux de femmes puissantes et lesbiennes, d’autres personnages LGBT+ et racisés parcourent le roman et en font un titre phare de cette nouvelle vague de fantasy plus diverse et inclusive.
Dans un autre genre, le comics Monstress, de Marjorie M. Liu et Sana Takeda, met en scène dans un univers médiéval-fantastique un personnage principal amputé, un couple de femmes et de nombreux personnages asiatiques. La construction de cet univers complexe et empreint de mythologie notamment japonaise permet d’aborder la thématique du racisme avec force et justesse.

Science-fiction : quelle vision de la diversité dans le futur ?

De la même manière qu’en fantasy, le monde de la science-fiction accueille désormais une nouvelle génération d’autrices racisées et/ou queers, qui n’hésitent pas à mettre en scène des personnages qui leur ressemblent et à parler de diversité. En effet, en plaçant leurs actions dans des temps futurs, l’occasion leur est donnée d’interroger les évolutions possibles du traitement des minorités, en termes de progrès ou de dégradation.
Becky Chambers est l’une de ces autrices importantes du XXIe siècle. Tous les titres de sa trilogie Les Voyageurs ont reçu le Hugo Award, qui récompense chaque année les meilleures œuvres de science-fiction et de fantasy. Cette série, et notamment son opus L’Espace d’un an, fait la part belle à la diversité en mettant en scène un vaisseau spatial dont la mission est de creuser des tunnels dans l’espace, et à bord duquel cohabitent plusieurs espèces, ainsi que des personnages racisés et LGBT+. De même, dans son dernier roman, Apprendre si par bonheur, Becky Chambers s’attache à présenter un équipage spatial divers, composé de quatre membres, dont plusieurs sont présentés comme bisexuels et dont l’un est transgenre et l’autre asexuel.
Les questions de genres sont aussi abordées par l’autrice de science-fiction Rivers Solomon qui, elle-même, est une personne transgenre. Cependant, dans L’Incivilité des fantômes, même si des personnages LGBT+ parsèment tout le récit, ce sont surtout les problématiques de races qui sont mises en avant, grâce à la construction d’une micro-société : un vaisseau transportant depuis des centaines d’années les derniers survivants de la planète Terre vers un eldorado de plus en plus incertain. Ici, comme dans une répétition du passé, les blancs, riches et vivants sur les ponts supérieurs, ont réduit en esclavage les populations noires, qui, elles, vivent dans la partie inférieure du bâtiment spatial. De même, dans son dernier roman, Les Abysses, Rivers Solomon revisite l’histoire des Noirs américains en transformant leurs descendances en mythiques personnages aquatiques. Dans ce très beau texte, les enfants des femmes esclaves jetées enceintes par-dessus bord des navires esclavagistes sont devenus des sirènes. Ce récit aborde avec poésie la question de la mémoire et du poids de l’histoire sur les générations qui suivent.
La dystopie de Betty Piccioli Chromatopia propose un monde où la société est régie par un fonctionnement de classes. On y suit plusieurs personnages issus des différentes strates sociales, depuis la plus basse avec Hyacintha, qui tente de survivre dans un contexte de grande pauvreté, à la plus élevée avec Améthyste, princesse du Royaume, en passant par Aequo, jeune teinturier héritier de l’entreprise familiale. Sur fond de révolution populaire, les lecteurs pourront également découvrir une histoire d’amour entre deux filles et un personnage principal bisexuel.
Enfin, pour terminer avec la science-fiction, nous pouvons également nous intéresser à la bande dessinée, avec la jeune autrice Tillie Walden (dont toute l’œuvre est à découvrir) et son roman graphique Dans un rayon de soleil. Dans cet opus, l’humanité occupe désormais des vaisseaux ou de nouvelles planètes colonisées. On y suit Mia, qui intègre un équipage dont la fonction est de restaurer d’anciens vaisseaux. Le récit revient également sur son passé en pensionnat et sur sa relation avec l’une de ses camarades. Cette magnifique bande dessinée a la particularité de ne proposer que des personnages féminins ou non-binaires, sans qu’aucune justification n’apparaisse nécessaire.

Ainsi, si nous n’avons plus l’habitude de voir des personnages et des contextes divers dans la littérature généraliste, nous avons pu démontrer que ceux-ci ne sont pas absents des littératures de l’imaginaire, bien au contraire. La diversité, valeur qui devrait être fondamentale dans la littérature, doit aussi l’être dans nos établissements, afin de proposer aux jeunes lecteurs et lectrices des personnages qui leur ressemblent, à tous et toutes ; des personnages qui sortent de la norme. Pour aborder cette question d’un point de vue professionnel, plusieurs outils sont à notre disposition. Par exemple, le site spécialisé Planète Diversité propose un Petit guide de la diversité1 à destination des bibliothécaires et des documentalistes. Il faut aussi noter la création de la maison d’édition Vox Eorum, spécialisée en littérature jeunesse et jeunes adultes, dont l’objectif est de publier de la littérature ownvoice, c’est-à-dire des textes écrits par des personnes issues de minorités.